Au tournant du millénaire, le metal américain était englué dans la rage simpliste du nu-metal. Et puis sont arrivés les Deftones avec « White Pony », un disque qui regardait ailleurs, vers la beauté, la texture et le rêve. Ce troisième album reste leur chef-d’oeuvre, l’instant où un groupe de metal est devenu un groupe d’art.
Sortir du rang
Originaires de Sacramento, les Deftones de Chino Moreno avaient été rangés un peu vite dans la même case que leurs contemporains les plus lourds. « White Pony », paru en 2000, fait voler cette étiquette en éclats. Le groupe y assume des influences que ses pairs ignorent : le shoegaze des Anglais, la dream-pop, la new wave, l’ambient. La rage est toujours là, mais elle est désormais enveloppée de nappes atmosphériques et de mélodies fantomatiques.
Chino Moreno passe du murmure au cri avec une aisance déconcertante, le guitariste Stephen Carpenter sculpte des riffs massifs accordés très bas, et l’arrivée à plein temps de Frank Delgado aux platines et aux claviers ajoute une dimension électronique et cinématographique. La section rythmique de Chi Cheng et Abe Cunningham donne au tout une assise puissante et souple.
Change, Digital Bath et la beauté du metal
« Change (In the House of Flies) » devient le single emblématique, morceau hypnotique et inquiétant qui prouve qu’un groupe de metal peut être sensuel et étrange. « Digital Bath » déploie une atmosphère trouble et magnifique, « Passenger » accueille Maynard James Keenan de Tool pour un duo vénéneux, « Knife Prty » et « Korea » explorent des territoires plus sombres et abrasifs.
Tout l’album joue sur cette tension entre la douceur et la violence, entre le caressant et le brutal. Les Deftones inventent une forme de metal sensoriel, presque érotique, où la lourdeur des guitares sert la beauté plutôt que la seule agression. C’est cette ambivalence qui rend « White Pony » si fascinant et si durablement influent.
Chino Moreno revendique alors ouvertement son amour pour des groupes que ses pairs metalleux méprisent, du rock atmosphérique anglais aux paysages électroniques. Cette ouverture, mal vue dans le milieu à l’époque, est précisément ce qui sauve les Deftones de l’obsolescence qui guette leurs contemporains. Le groupe traverse aussi des tensions internes durant l’enregistrement, entre la vision aventureuse de Moreno et l’ancrage plus frontalement metal de Stephen Carpenter. De ce frottement créatif naît l’équilibre miraculeux du disque, où la lourdeur des riffs et la rêverie des mélodies cohabitent sans jamais s’annuler. C’est un album de tensions sublimées, et chaque écoute en révèle de nouvelles strates.

Un classique intemporel
Le morceau « Elite » vaudra au groupe un Grammy de la meilleure performance metal, mais c’est l’album dans son ensemble qui marque les esprits et la postérité. « White Pony » est devenu une référence absolue, le disque qui a montré la voie à toute une génération de groupes désireux de marier la lourdeur et la subtilité.
Plus de vingt ans après, son influence ne cesse de grandir, et de nombreux groupes contemporains revendiquent ouvertement cet héritage. Là où la plupart des disques de metal de l’an 2000 ont vieilli avec leur époque, « White Pony » semble échapper au temps, porté par sa beauté trouble et son refus des facilités. C’est l’album qui a fait des Deftones bien plus qu’un groupe de metal : un groupe sans équivalent, capable de transformer la brutalité en art.
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