System of a Down, SYSTEM OF A DOWN (1998) : le big bang armenien
Au milieu de la vague nu metal de la fin des annees 90, souvent monolithique et testosteronee, debarque un ovni. Quatre Americains d’origine armenienne, un son qui part dans tous les sens, des ruptures de tempo a donner le tournis, des melodies venues du Caucase et des paroles politiques enragees. Paru le 30 juin 1998 chez American et Columbia, produit par le grand Rick Rubin, le premier album de System of a Down ne ressemble a rien de connu. C’est un big bang, le surgissement d’un groupe qui va tout faire exploser.
Quatre fils de la diaspora
Serj Tankian au chant, Daron Malakian a la guitare et au chant, Shavo Odadjian a la basse, John Dolmayan a la batterie : tous les quatre sont issus de la diaspora armenienne de Los Angeles. Cette identite n’est pas un detail, c’est le coeur battant du groupe. Heritiers de la memoire d’un peuple martyr, ils portent en eux l’histoire du genocide armenien de 1915 et en font une matiere artistique brulante. Leur musique melange les influences occidentales du metal aux gammes et aux melodies du folklore armenien, creant un son metisse absolument unique.
Le parrainage de Rick Rubin
Reperer ce groupe inclassable et le signer sur son label American, il fallait l’oreille de Rick Rubin. Le producteur legendaire, deja passe par le rap et le metal, prend le quatuor sous son aile et l’aide a canaliser son energie chaotique sans jamais la brider. Le resultat sonne brut, nerveux, imprevisible. Rubin comprend que la force de System of a Down reside precisement dans son refus des conventions, dans cette facon de passer en une seconde du hurlement le plus brutal au chant le plus melodieux, du rire grincant a la colere noire.
Sugar, le manifeste de la folie
« Sugar » sert de premier single et de carte de visite parfaite. En moins de trois minutes, le morceau condense tout l’ADN du groupe : debit mitraillette, changements de rythme abrupts, alternance de calme et de fureur, paroles absurdes et politiques a la fois. Le titre tourne en boucle sur MTV et fait connaître ce groupe etrange au grand public. « Spiders », plus melodique et planant, devoile une autre facette, prouvant que derriere le chaos se cache un vrai sens de la melodie et de l’atmosphere. Deux faces d’une meme piece deroutante.
P.L.U.C.K. et la memoire du genocide
Le disque s’acheve sur son morceau le plus charge politiquement : « P.L.U.C.K. », acronyme de Politically Lying Unholy Cowardly Killers. La chanson est dediee a la memoire du million et demi de victimes du genocide armenien perpetre en 1915, et denonce le deni dont il fait encore l’objet. C’est dire si System of a Down ne fait pas de la musique pour ne rien dire. Le groupe se pose d’emblee en porte-voix d’une cause, en gardien d’une memoire, transformant le metal en arme de conscience. Une demarche rare et courageuse dans le rock de l’epoque.
La route par le feu
Pour se faire un nom, System of a Down prend la route et ne la lache plus. Premiere partie de Slayer sur sa tournee, passage sur la deuxieme scene de l’Ozzfest 1998 : le groupe s’aguerrit devant les publics metal les plus exigeants et conquiert peu a peu son audience. Le bouche-a-oreille fonctionne, l’etrangete du groupe devient un atout. Sur scene, l’energie debordante de Tankian et Malakian fait merveille, et la reputation grandit concert apres concert. Le succes ne sera pas immediat, mais il sera durable.
Les fondations d’un empire
A sa sortie, l’album se classe modestement, loin du sommet des charts. Mais il fait son chemin, porte par les singles et les tournees, et finit par decrocher le disque d’or, puis le double platine dans le sillage du triomphe de Toxicity en 2001. Avec le recul, ce premier disque apparaît comme la pierre fondatrice d’une oeuvre majeure, le moment ou un groupe sans equivalent pose toutes les bases de ce qui fera sa gloire. Tout y est deja : la folie, la politique, le metissage, l’energie ravageuse.
Un humour grincant
On oublie souvent de le souligner, mais System of a Down manie aussi l’humour, un humour noir et grincant qui desamorce la gravite de ses themes. Les paroles absurdes, les changements de ton vertigineux, les hurlements qui virent soudain au chant melodieux : tout cela cree un sentiment de chaos jubilatoire, mi-serieux mi-farce. Cette capacite a melanger le tragique et le burlesque, la denonciation politique et le delire pur, distingue radicalement le groupe de ses contemporains du nu metal, souvent plombes par leur premier degre. System of a Down rit autant qu’il enrage, et c’est cette tension permanente qui rend sa musique si vivante, si imprevisible.
L’irruption d’une voix neuve
Reecoutez System of a Down et mesurez le choc que ce disque a pu provoquer en 1998. Dans un genre qui tournait parfois en rond, voila un groupe qui rebattait toutes les cartes, qui osait le chaos, l’humour, la politique et le folklore armenien dans un meme elan. System of a Down a prouve que le metal pouvait etre intelligent, surprenant, engage, sans rien perdre de sa puissance. Le big bang armenien resonne encore aujourd’hui, et tout est parti de ce premier cri. Un disque qui ne ressemble qu’a lui-meme, et c’est bien la sa plus grande force.
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