Renegades, RAGE AGAINST THE MACHINE (2000) : le testament en forme de reprises
Comment un groupe aussi viscéralement personnel que Rage Against the Machine tire-t-il sa reverence ? En reprenant les chansons des autres. Paru le 5 decembre 2000 chez Epic, produit en grande partie par Rick Rubin, Renegades est un objet etrange et bouleversant : un album entierement compose de reprises, sorti apres l’annonce du depart de Zack de la Rocha, donc apres la mort programmee du groupe. Un testament par procuration, ou les quatre musiciens disent qui ils sont en disant ce qu’ils aiment.
La fin d’une ere
Le 18 octobre 2000, Zack de la Rocha annonce son depart, evoquant un processus de decision interne devenu impossible. Le groupe se disloque donc environ deux mois avant la parution de Renegades, qui sort ainsi comme une oeuvre posthume avant l’heure, sans tournee pour la defendre. Tom Morello, Tim Commerford et Brad Wilk rebondiront en fondant Audioslave avec Chris Cornell. Mais ce dernier disque reste, lui, le point final d’une des aventures les plus electriques du rock militant des annees 90.
Une cartographie de la rebellion
Le choix des reprises dessine une genealogie passionnante de la musique de resistance. On y trouve le hip-hop fondateur d’Afrika Bambaataa avec « Renegades of Funk », d’Eric B et Rakim avec « Microphone Fiend », d’EPMD avec « I’m Housin », de Cypress Hill avec « How I Could Just Kill a Man ». On y croise le punk hardcore de Minor Threat (« In My Eyes »), le proto-punk explosif des MC5 (« Kick Out the Jams ») et des Stooges (« Down on the Street »). Et puis le folk-rock contestataire de Bob Dylan (« Maggie’s Farm ») et de Bruce Springsteen (« The Ghost of Tom Joad »).
Le sceau de Rick Rubin
Aux commandes, Rick Rubin, producteur legendaire qui a fait ses armes avec le rap et le metal, apporte une clarte et une puissance considerables. Brendan O’Brien se charge pour sa part de « The Ghost of Tom Joad ». Le son est massif, taille pour le combat, et le groupe s’approprie ces chansons avec une autorite qui force le respect. Comme l’ecrira la critique d’AllMusic, Rage est assez talentueux pour faire siennes ces compositions plutot que de simplement les copier.
Devo et l’eclectisme revendique
La surprise la plus jubilatoire reste sans doute la reprise de « Beautiful World » de Devo, ce groupe new wave de l’Ohio a l’ironie corrosive. Rage en fait une charge cinglante, prouvant que la rebellion peut aussi se cacher sous des atours synthetiques. Cet eclectisme assume, du rap au punk en passant par la folk et la new wave, dresse un panorama de tout ce qui, dans la musique populaire americaine, a un jour leve le poing. Une lecon d’histoire en douze titres.
Le succes posthume
Malgre l’absence de tournee et la dissolution actee, Renegades rencontre un beau succes : quatorzieme place du Billboard 200, disque de platine aux Etats-Unis. « Renegades of Funk » et « How I Could Just Kill a Man » servent de singles. Le public, orphelin de son groupe, accueille ce dernier geste avec ferveur. Tom Morello racontera plus tard l’ambiance electrique des dernieres sessions, où l’on en venait aux mains pour savoir si les tee-shirts du groupe devaient etre mauves ou camouflage. Tout un symbole d’un collectif a bout de souffle.
Morello, le sorcier des sons
Au coeur de ces reprises, il y a le jeu de Tom Morello, l’un des guitaristes les plus inventifs de sa generation. La ou d’autres se contenteraient de rejouer fidelement les originaux, Morello transforme sa six-cordes en boîte a outils sonore, imitant le scratch d’un platiniste, sortant des bruits qui semblent venir d’une autre planete. Sur des morceaux comme « Microphone Fiend » d’Eric B et Rakim, il traduit en langage rock l’esthetique du hip-hop, brouillant les frontieres entre les genres avec une virtuosite stupefiante. C’est cette capacite a reinventer plutot qu’a copier qui sauve Renegades du simple exercice de style. Le groupe ne rend pas un hommage musee, il s’approprie cette matiere, la passe au filtre de son identite. Le reprise du « Ghost of Tom Joad » de Bruce Springsteen, deja jouee en concert, prend une ampleur electrique que l’original acoustique ne laissait pas deviner. Zack de la Rocha y deverse toute sa colere sociale, faisant de cette ballade un brulot. La preuve qu’une reprise reussie n’est jamais une photocopie, mais une renaissance.
Un adieu qui ressemble a un manifeste
Reecoutez Renegades en sachant qu’il s’agit du dernier mot : tout y prend un relief particulier. En choisissant de finir par les chansons des autres, Rage Against the Machine livre paradoxalement l’un de ses disques les plus personnels, une declaration d’amour a tous ceux qui les ont precedes sur le chemin de la revolte. De Dylan a Minor Threat, de Bambaataa aux Stooges, c’est toute une famille spirituelle qui defile. Un adieu genereux, rageur et lucide. Quand un groupe s’eteint, il choisit rarement de le faire avec autant de panache.
Plus de RAGE AGAINST THE MACHINE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

