Rated R, QUEENS OF THE STONE AGE (2000) : nicotine, Valium et compagnie
Comment ouvre-t-on un disque destine a faire scandale ? En recitant une liste de courses pharmaceutiques. « Nicotine, Valium, Vicodin, marijuana, ecstasy and alcohol » : voila les premiers mots de Rated R, deuxieme album de Queens of the Stone Age, paru le 6 juin 2000 chez Interscope. Cette litanie de substances, chantee comme une comptine sur « Feel Good Hit of the Summer », fait office de carte de visite provocatrice. Josh Homme et sa bande savent exactement ce qu’ils font : appuyer la ou ca derange tout en livrant un disque d’une intelligence redoutable.
Du desert au studio
Enregistre fin 1999 et debut 2000 aux Sound City Studios de Van Nuys, produit par Josh Homme et Chris Goss, Rated R porte en lui tout l’heritage du desert rock californien. Homme et son complice bassiste Nick Oliveri viennent de Kyuss, le groupe culte qui a invente le stoner rock dans la fournaise de Palm Desert. Cet ADN du sable et de la chaleur irrigue chaque morceau, meme capté en pleine vallee de San Fernando. La basse ronfle, les guitares ondulent comme des mirages, et l’ensemble degage une moiteur hypnotique caracteristique.
La provocation calculee
« Feel Good Hit of the Summer » a fait grincer des dents : certaines radios l’ont boycottee, l’enseigne Walmart a un temps boude le disque. Homme a defendu le morceau comme une experience sociale sans jugement, ni apologie ni condamnation, juste un miroir tendu. La provocation est reelle mais maligne, jamais gratuite. Car derriere le tapage, Rated R est un disque d’une richesse melodique surprenante, qui sait passer de la brutalite a la caresse en un battement de cil.
Le grand art de garder un secret
Le veritable joyau du disque s’appelle « The Lost Art of Keeping a Secret ». Single principal, refrain imparable, ce titre devient le vehicule de la percee du groupe vers un public plus large. On y entend tout le talent de Homme pour habiller des riffs lourds de melodies pop irresistibles. Autour gravitent « Monsters in the Parasol », echappee du projet parallele des Desert Sessions, « Auto Pilot » et ses brumes planantes, et « I Think I Lost My Headache », qui s’acheve dans une mesure bancale en 15/8 comme pour punir l’auditeur assoupi.
Une affaire de famille elargie
Queens of the Stone Age fonctionne comme une confrerie a geometrie variable, et Rated R en est la demonstration. Nick Oliveri prete sa voix hurlee et sa basse rageuse, tandis que Mark Lanegan, l’ancien des Screaming Trees, vient poser son timbre caverneux sur le sombre « In the Fade ». On murmure meme la presence de Rob Halford de Judas Priest dans les choeurs. Cette logique d’invites et de collaborations deviendra la marque de fabrique du groupe, ce club ouvert ou les talents defilent autour du noyau Homme.
Le disque de la consecration
Salue par une critique enthousiaste, classe disque d’or au Royaume-Uni, Rated R marque le moment ou Queens of the Stone Age sort de la confidentialite stoner pour devenir un nom qui compte. La presse britannique s’enflamme, les Etats-Unis suivent plus lentement mais surement. Le disque sera plus tard regulierement cite parmi les meilleurs albums rock de la decennie, certains allant jusqu’a le sacrer sommet absolu de la periode. Une reconnaissance meritee pour un album qui ne ressemble a aucun autre.
Lanegan, l’ombre magnifique
Impossible de parler de Rated R sans s’arreter sur la presence de Mark Lanegan. L’ancien chanteur des Screaming Trees, voix d’outre-tombe rongee par le whisky et les nuits blanches, apporte au disque une gravite, une profondeur d’abîme qui contraste avec l’energie nerveuse du reste. Sur « In the Fade », son timbre caverneux installe un climat de fin du monde magnifique. Cette rencontre marque le debut d’une longue complicite : Lanegan deviendra un compagnon recurrent de Josh Homme, l’une de ces figures qui peuplent l’univers tentaculaire de Queens of the Stone Age. Car c’est bien la le genie de Homme : avoir conçu son groupe comme une maison ouverte, un lieu de passage ou les talents se croisent et se nourrissent. Nick Oliveri y apporte la rage punk, Lanegan la melancolie noire, et d’autres viendront plus tard ajouter leur couleur. Rated R pose les fondations de cette philosophie collaborative qui fera la richesse de toute la discographie a venir. Un laboratoire autant qu’un groupe.
Le robot rock prend forme
Reecoutez Rated R et vous entendrez un groupe en train de trouver sa formule magique : la lourdeur sans la beterie, la melodie sans la mievrerie, la provocation sans la vulgarite. Homme y pose les bases du son qui exploser dans tout son eclat sur Songs for the Deaf deux ans plus tard. Mais deja, tout est la : le groove robotique, le sens de l’espace, l’art de marier le sucre et le venin. Un disque qui sent le sable chaud, la fumee et le danger. Le desert n’a jamais paru aussi seduisant.
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