De Stijl, THE WHITE STRIPES (2000) : deux couleurs, trois accords, mille idees
Avant « Seven Nation Army », avant les stades, avant la celebrite planetaire, il y avait deux personnes, une batterie minimale, une guitare crasseuse et un salon de Detroit. Paru le 20 juin 2000 chez Sympathy for the Record Industry, deuxieme album des White Stripes, De Stijl capture le duo a l’etat brut, dans son ecrin domestique, sur un huit-pistes analogique. C’est le son d’un groupe qui n’a encore rien a prouver a personne, et c’est precisement ce qui le rend si precieux.
Un manifeste esthetique
Le titre rend hommage au mouvement neerlandais De Stijl, fonde en 1917, celui de Piet Mondrian et Theo van Doesburg, avec son abstraction geometrique et ses couleurs primaires. Tout un programme pour un groupe qui a batit son identite visuelle sur le rouge, le blanc et le noir. L’album est dedie au bluesman Blind Willie McTell et au designer Gerrit Rietveld, figure du mouvement dont Jack White admirait le travail. Cette double filiation, le blues du Sud et l’abstraction europeenne, dit tout du projet : la rusticite et l’art savant, main dans la main.
Le mythe du frere et de la soeur
Jack et Meg White se presentent alors comme frere et soeur, une fable que le public gobera longtemps. La verite est plus romanesque : ils ont ete maries en 1996 et ont divorce en mars 2000, juste avant l’enregistrement, tout en continuant a vivre et a jouer ensemble. Meg insiste pour que le groupe perdure malgre la separation. Cette tension intime, ce lien indefinissable entre deux etres qui se sont aimes et continuent de creer cote a cote, irrigue secretement la musique d’une electricite particuliere.
Le son du salon
Tout De Stijl respire l’artisanat domestique. Auto-produit par Jack White, enregistre dans le salon du couple sur un magnetophone huit-pistes, le disque revendique son depouillement. Pas d’effets de studio, pas de fioritures : juste deux instruments et une voix, captes au plus pres. Cette esthetique lo-fi assumee donne aux chansons une presence physique, une rugosite qui colle a la peau. On entend le bois, le metal, la sueur. C’est un disque que l’on touche autant qu’on l’ecoute.
Les pepites
« Hello Operator », unique single, deboule avec son riff de blues nerveux et son harmonica strident. « You’re Pretty Good Looking (For a Girl) » file en moins de deux minutes comme une pop song deguisee en garage. « Apple Blossom » devoile un Jack White melodiste, ce titre que Tarantino exhumera plus tard dans Les Huit Salopards. Et puis il y a les reprises de blues, « Death Letter » de Son House et « Your Southern Can Is Mine » de Blind Willie McTell, qui ancrent le duo dans la grande tradition du delta revisite a la sauce Detroit.
La filiation Son House
Car Jack White est avant tout un amoureux du blues le plus ancien et le plus rugueux. Son House, Robert Johnson, Blind Willie McTell : ce sont ses saints patrons, ses maîtres a penser. De Stijl est traverse de cette devotion, de cette volonte de faire du neuf avec du tres vieux, de remettre au gout du jour la fureur primitive du delta du Mississippi. Le duo reduit le rock a ses composantes essentielles pour mieux en retrouver la puissance originelle.
L’art de la limite
La grande force des White Stripes, c’est d’avoir fait de la contrainte une esthetique. Meg White n’est pas une virtuose de la batterie, et le duo l’assume pleinement : son jeu primitif, lourd, presque enfantin, devient une signature, un parti pris radical qui force la chanson a aller a l’essentiel. Jack White l’a souvent dit, cette simplicite le pousse a plus de creativite, l’oblige a habiter chaque espace. Pas de bassiste, pas de claviers, pas d’artifices : deux instruments, une voix, et l’obligation de tout dire avec ce minimum. Cette philosophie de la limite, ce refus du superflu, traverse tout De Stijl et deviendra le manifeste artistique du groupe. La regle des trois couleurs, rouge, blanc et noir, en est le pendant visuel : une discipline volontaire qui libere plutot qu’elle n’entrave. A contre-courant d’une epoque de productions surchargées et de pro-tools triomphant, les White Stripes prouvent qu’on peut bouleverser le rock avec presque rien. Le depouillement comme acte de rebellion. Voila une leçon que bien des groupes feraient bien de mediter encore aujourd’hui.
Le disque d’avant la gloire
A sa sortie, De Stijl passe relativement inapercu, vendu sous le manteau d’un label independant. C’est White Blood Cells l’annee suivante qui ouvrira les vannes du succes. Mais avec le recul, ce deuxieme album apparaît comme un classique souterrain, salue tardivement, certifie disque d’or au Royaume-Uni des annees plus tard. Capté dans l’intimite d’un salon, sans calcul commercial, il garde une fraîcheur intacte. Reecoutez De Stijl : c’est le son de deux personnes qui jouent pour le plaisir, et c’est exactement pour cela qu’il sonne aussi vrai. Deux couleurs, trois accords, et tout l’avenir du rock du debut des annees 2000 en germe.
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