Keep on Your Mean Side, The KILLS (2003) : le blues punk descend dans les caves de Londres
Dans le Londres de 2003, pendant que le monde entier découvre The White Stripes et The Strokes, deux personnes enregistrent un disque dans un studio de Hackney qui ressemble à un appartement défraîchi. Il s’appelle Hotel. Elle s’appelle VV. Ils ont renversé leurs noms et leur identité dans un projet de rock lo-fi qui n’a pas besoin de grand chose pour fonctionner : une guitare, une boîte à rythmes, deux voix, et l’obscurité qu’on trouve à quatre heures du matin dans les endroits où on ne devrait pas être.
Le résultat s’appelle « Keep on Your Mean Side ». C’est le premier album des Kills, enregistré en deux semaines au Toe Rag Studios, le même endroit où les White Stripes venaient d’enregistrer « Elephant ». Coïncidence ? Hommage ? Déclaration d’appartenance à une certaine famille du rock brut et radical ? Les trois, sans doute.
Hotel et VV : l’histoire d’une rencontre transatlantique
Hotel, c’est Jamie Hince, guitariste anglais né à Londres en 1973. VV, c’est Alison Mosshart, chanteuse américaine née à Vero Beach, Floride, en 1978. Ils se sont rencontrés en 2000 quand Mosshart, en tournée avec son groupe Discount, s’est retrouvée à partager une maison avec Hince dans une ville du sud de l’Angleterre. La connexion est immédiate. La musique démarre avant même qu’ils comprennent vraiment ce qu’ils font ensemble.
Ils s’installent à Londres. Hince écrit les compositions. Mosshart chante avec une urgence qui ressemble à quelqu’un qui court après quelque chose qu’il a perdu. Ensemble, ils inventent quelque chose : pas tout à fait du blues, pas tout à fait du punk, pas tout à fait de la noise. Quelque chose entre les trois, quelque chose qu’on appellera plus tard « blues punk » faute de mieux.
Toe Rag Studios et le son vintage
Liam Watson, le propriétaire des Toe Rag Studios, est un intégriste du son vintage. Il n’utilise que du matériel d’avant 1970. Pas de numérique. Pas de Pro Tools. Pas de corrections modernes. Ce que vous jouez, vous l’entendez. Le résultat est un son brut, imparfait, vivant. On entend les respirations entre les prises. On entend les petits bruits parasites que l’enregistrement numérique lisse et efface. C’est exactement ce que les Kills voulaient.
En deux semaines, ils ont tout enregistré. Treize chansons. « Keep on Your Mean Side » sort en mars 2003 chez Domino Records.
Les influences assumées
Les Kills ne cachent pas leurs influences. PJ Harvey, qu’ils citent comme référence absolue pour la façon de faire du rock qui n’a pas peur d’être désagréable, d’être sexuellement chargé, d’être vénéneux. Le Velvet Underground, pour cette façon de transformer la répétition en hypnose et la dissonance en beauté. Royal Trux, le duo américain Neil Hagerty/Jennifer Herrema, pour leur approche de la déstructuration du blues.
La presse, elle, pense immédiatement aux White Stripes : un duo guitare-voix, un son minimal, une esthétique de noir et de blanc. Les Kills acceptent la comparaison avec une légèreté irritée. Oui, ils ressemblent aux Stripes sur le papier. Mais leur musique est plus sombre, plus sale, moins nostalgique. Si Jack White regarde le passé avec amour, Hotel et VV le regardent avec méfiance.
Wait et Jewel : les deux faces de l’album
« Wait » ouvre l’album avec une boîte à rythmes qui pulse comme un coeur qui s’emballe. Hince joue un riff de guitare qui ressemble à une question posée à voix basse dans une pièce sombre. Mosshart chante avec une retenue qui est plus menaçante que n’importe quelle explosion.
« Jewel » est un autre moment fort : une guitare acoustique, une voix qui monte, quelque chose qui ressemble à de la tendresse avant de devenir autre chose. Les Kills savent jouer sur les contrastes : douceur et violence, intimité et distance.
Le duo comme format
Ce qui fascine avec les Kills, c’est l’économie de moyens. Deux personnes. Une guitare. Une boîte à rythmes. Pas de basse (ou une basse jouée par la guitare avec des accordages particuliers). Pas de batteur. Cette sobriété n’est pas une limitation mais un choix artistique. Chaque note compte parce qu’il n’y a pas beaucoup de notes. Chaque silence compte aussi.
« Keep on Your Mean Side » est l’un de ces premiers albums qui définissent immédiatement un groupe. On sait qui sont les Kills dès la première chanson. On reconnaît leur son une décennie plus tard. C’est rare. C’est précieux.
Cat Claw et la tension sexuelle
« Cat Claw » est peut-être la chanson qui illustre le mieux la dynamique particulière des Kills. Hotel joue un riff en boucle, hypnotique, qui tourne sur lui-même. VV chante par-dessus avec une voix qui n’est ni tout à fait agressive ni tout à fait tendre : quelque chose entre les deux, quelque chose d’ambigu et de dangereux. La tension entre les deux musiciens n’est pas seulement musicale. Elle est physique, électrique, le genre de tension qu’on sent dans une pièce où deux personnes ont l’air de parler de tout sauf de ce dont ils parlent vraiment. Les Kills ont construit une grande partie de leur image sur cette ambiguïté. « Keep on Your Mean Side » l’installe dès le premier album.
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