2006 Album

Broken Boy Soldiers

par The RACONTEURS

4,0

The Raconteurs : Broken Boy Soldiers (2006)

Jack White est un homme qui aime les contraintes. Avec les White Stripes, il s’etait impose la contrainte ultime : deux musiciens, pas de basse, une grammaire minimale qui transformait chaque disque en exercice de style radical. Mais en 2006, quelque chose d’inattendu se produisit. Jack White accepta de jouer en equipe. Vraiment en equipe. Avec des partenaires d’egal a egal, pas des sidemen, pas des accompagnateurs. C’est de cette rencontre entre titans que naquirent les Raconteurs, et leur premier album « Broken Boy Soldiers » reste l’une des plus belles surprises rock de cette decennie.

Detroit comme creuset

La ville de Detroit n’en finit pas de produire des musiciens avec quelque chose en plus dans les mains et dans la tete. Jack White, enfant de la ville, avait deja conquis le monde avec Meg. Brendan Benson, autre Detroitien, suivait un chemin plus discret mais tout aussi solide, auteur de power pop soignee, de melodiescraftees avec une attention au detail qui force le respect. Quand ces deux-la se rencontrent avec la section rythmique formee par Jack Lawrence a la basse et Patrick Keeler a la batterie (tous deux membres des Greenhornes), la chimie est immediate et evidente.

Ce qui frappe dans la genese des Raconteurs, c’est l’absence totale de calcul commercial apparent. Personne n’a dit « faisons un supergroupe pour vendre des disques ». La collaboration est nee organiquement, de sessions informelles, de la satisfaction simple de jouer ensemble sans la pression des projets principaux. « Steady, as She Goes » existait d’abord comme une maquette de Benson, White l’a prise et l’a transformee avec son instinct particulier pour la dynamique et l’urgence.

Steady, as She Goes : le coup de tonnerre

Difficile d’exagerer l’impact du single « Steady, as She Goes » quand il atterrit sur les antennes au debut de 2006. Ce riff d’ouverture, ce groove implacable, cette tension entre la sophistication melodique de Benson et la rudesse instinctive de White : tout sonne juste, tout sonne naturel, tout sonne inevitablecomme si cette chanson avait toujours existe et attendait simplement d’etre jouee. Le titre atteint le sommet des charts anglais, introduisant les Raconteurs a un public enormequi connaissait White par les White Stripes mais decouvrait une facette differente, plus genereux, plus ouvert au partage.

Car c’est peut-etre la revelation centrale de « Broken Boy Soldiers » : Jack White en mode collaboratif revele des dimensions de son talent qu’on ne soupconnait pas totalement. La production est plus chaleureuse, les arrangements plus riches, les harmonies vocales (White et Benson chantent souvent ensemble, leurs voix se complementant avec une belle evidence) ajoutent une couche emotionnelle que le format minimaliste des White Stripes ne permettait pas.

Hands : le joyau cache

« Hands » est peut-etre la plus belle chanson de l’album. Un morceau qui commence doucement, acoustique, presque folk, avant de se transformer en quelque chose de plus grand, de plus profond. C’est Benson qui prend la lead vocale ici, et sa voix plus douce, plus melodique, contraste idealement avec l’energie de White sur d’autres titres. L’arrangement est remarquable de sobriete : chaque instrument est la pour servir la chanson, pas pour montrer la virtuosite de qui que ce soit.

L’album s’ouvre sur « Hands » et donne immediatement le ton : il sera question ici de la complexite des relations humaines, de la fragilite des choses que l’on tient pour acquises, de ce qui se passe quand les certitudes s’effritent. Les thematiques ne sont pas revolutionnaires mais le traitement les rend vives et pertinentes.

L’influence du garage rock et du classic rock

Ce qui traverse « Broken Boy Soldiers » de bout en bout, c’est une passion sincere et documentee pour le rock classique americain et britannique. On entend les Who, on entend Led Zeppelin (surtout dans les montees en puissance, dans la batterie de Keeler qui cogne avec une precision implacable), on entend la soul de Detroit qui impregnait les rues ou ces musiciens ont grandi. Mais ce n’est jamais de la nostalgie passive ou de la recreation museale : les Raconteurs prennent ces influences et les font passer par leur propre sensibilite contemporaine pour produire quelque chose qui sonne a la fois familier et neuf.

« Level » est un exemple parfait de cette synthese. Le riff est implacable, le groove est profond, les guitars se repondent avec cette qualite dialogique qui faisait la grandeur du meilleur hard rock. Et pourtant ca sonne 2006, ca sonne maintenant, ca sonne comme une reponse musicale a un monde qui a change mais qui a toujours besoin des memes choses fondamentales : l’energie, la fraternite, le plaisir physique d’une musique qui veut que vous bougiez.

La question de la duree

L’album est court : trente-quatre minutes, dix titres, pas de remplissage, pas de transitions experimentales qui n’iraient nulle part. Cette concision est une qualite. Tout ce qui est ici doit etre la, tout ce qui n’est pas la n’avait pas sa place. C’est une discipline que Jack White a toujours respectee et que les Raconteurs maintiennent sans effort apparent.

En 2008, les Raconteurs sortiront « Consolers of the Lonely », album plus ambitieux et plus long qui confirmera la solidite du projet. Mais « Broken Boy Soldiers » reste le document de fondation, la preuve initiale que cette collaboration avait quelque chose de special a offrir. Jack White avait appris qu’on pouvait jouer en equipe sans rien perdre de son identite. C’est une lecon que beaucoup d’ego du rock n’ont jamais su assimiler.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Broken Boy Soldiers