Il existe dans le rock une tradition d’economie radicale, une ligne ascetique qui remonte a Robert Johnson, passe par les Velvet Underground et les Stooges, et arrive jusqu’aux White Stripes : l’idee que la reduction au strict minimum – deux instruments, une voix, le silence autour – peut produire une intensite que les orchestrations complexes sont incapables d’egaler. The Kills incarnent cette tradition avec une conviction qui force le respect. Alison Mosshart, Americaine de Floride transplantee a Londres, et Jamie Hince, Anglais au sang-froid de facade sous lequel couve un feu permanent, forment depuis le debut des annees deux mille l’un des duos les plus electriques du rock contemporain. Midnight Boom, sorti en 2008, est leur troisieme album et leur declaration d’independance la plus complete : un disque de blues-garage brut, minimal, presque brutal, qui refuse toute concession a l’air du temps et s’impose dans le paysage sonore avec l’autorite tranquille de ceux qui savent exactement ce qu’ils font et n’ont besoin de l’approbation de personne. C’est l’album d’un groupe qui avait trouve sa forme, son son, son territoire propre, et qui l’habitait avec une aisance que l’on ne voit que chez les artistes ayant depasse la phase de l’affirmation pour entrer dans celle de l’evidence pure.
La Mecanique du Duo
Le dispositif The Kills est simple en apparence et complexe dans son execution. Jamie Hince joue de la guitare sur des boites a rythmes, des bandes magnetiques, des samples de percussion bruts. Pas de basse au sens conventionnel du terme : les basses frequences sont assurees par l’epaisseur du son de guitare, distordu, compresse, souvent enregistre avec une lo-fi revendiquee qui renvoie aux enregistrements delta des annees trente plutot qu’aux productions contemporaines. Alison Mosshart chante, parfois joue de la guitare elle-meme, et surtout habite l’espace avec une presence physique rare, cette capacite des grands performers de sembler occuper plus de volume que leur corps n’en a physiquement. Ensemble, ils creent un son qui est simultanement ancestral et moderne, qui pourrait venir de n’importe quelle decennie du vingtieme siecle tout en etant reconnaissable entre mille comme celui des Kills. Midnight Boom pousse cette mecanique a ses limites les plus productives : les arrangements sont encore plus epures que sur les albums precedents, la production encore plus seche, le son encore plus immediat. On a parfois l’impression d’ecouter une maquette de studio, un enregistrement de repet, quelque chose de non-finalise – et c’est exactement cet effet de brut qui donne au disque sa vitalite particuliere et son pouvoir d’attraction immediat.
Les Chansons : Portrait d’un Album
U.R.A. Fever, qui ouvre l’album, est une declaration d’intention : riff de guitare hypnotique, boite a rythmes implacable, voix de Mosshart qui distille une fievre reptilienne sur le mot fever repete jusqu’a l’incantation. C’est une chanson qui fonctionne comme une drogue – lente a faire effet, impossible a quitter une fois qu’elle a pris. Last Day of Magic est une meditation sur la fin de quelque chose, traite avec une ambiguite caracteristique des Kills : on ne sait jamais exactement si Mosshart chante la fin d’une relation, d’une illusion, d’une epoque, et cette indetermination est deliberee. Cheap and Cheerful est leur moment le plus pop, un refrain accrocheur qui ne cede pas pour autant sur l’essentiel : le son reste abrasif, les paroles gardent leur morsure. Et Hook and Line conclut en rappelant que le blues, sous toutes ses mutations, reste au coeur du projet artistique du duo : une slide, une melopee, une structure revisitee avec suffisamment de libertes pour rester fraiche et captivante. Ces chansons ne cherchent pas a raconter des histoires lineaires. Elles cherchent a creer des etats emotionnels, des atmospheres denses, des espaces dans lesquels l’auditeur peut projeter sa propre experience intime.
Mosshart : Une Voix de Generation
Il serait injuste de passer sous silence ce que la voix d’Alison Mosshart represente dans le contexte du rock feminin des annees deux mille. A une epoque ou les chanteuses rock etaient souvent reduites soit a une gestuelle post-grunge soit a une feminite soigneusement emballee pour la consommation mainstream, Mosshart proposait quelque chose de radicalement different : une voix de gorge, enrouee, dangereuse, sexuelle sans etre sexualisee, qui rappelait les grandes chanteuses de blues mais sans mimetisme nostalgique. Sa maniere de phraser – syncopee, parfois en retard sur le tempo, parfois en avant, jouant avec les attentes melodiques – est le produit d’une intuition musicale exceptionnelle plutot que d’une formation academique. Sur Midnight Boom, cette voix est au sommet de sa forme, capturee avec une proximite qui donne parfois l’impression qu’elle chante directement dans l’oreille de l’auditeur, presente et intime d’une facon que les grandes productions steriles ne peuvent jamais atteindre.
L’Heritage Invisible
Ce qui distingue The Kills des innombrables groupes qui se reclament du blues-rock ou du garage, c’est leur rapport intime et non-nostalgique a l’heritage dont ils se nourrissent. Hince est un collectionneur d’enregistrements anciens, un archiviste passionne qui connait les enregistrements Paramount des annees vingt aussi bien que les bootlegs de Velvet Underground ou les premiers disques de PJ Harvey. Mais cette connaissance ne produit jamais chez lui un pastiche museographique – elle l’infuse d’une conscience historique qui lui permet d’utiliser les memes materiaux en leur donnant une signification contemporaine et personnelle. Midnight Boom sonne comme du blues parce qu’il est du blues – non pas de la reconstitution, mais du blues genuinement vecu et rejoue dans le corps et la sensibilite de deux individus du vingt-et-unieme siecle. C’est la difference fondamentale entre les imitateurs et les heritiers : les premiers copient les formes, les seconds assimilent les forces et les font vibrer dans leur propre chair vive. The Kills sont des heritiers, et Midnight Boom est l’album qui le prouve le plus clairement et le plus irrefutablement.
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