Pete Doherty est un probleme. Pas un probleme musical – sur ce plan, c’est un genie incontestable, le dernier grand romantique du rock britannique, le successeur legitime de Wilde et de Keats dans leur versant autodestructeur. Non, Doherty est un probleme humain, un probleme medical, un probleme pour ses proches et pour l’industrie musicale qui voudrait bien exploiter son talent sans avoir a gerer ses crises. En 2007, quand sort Shotter’s Nation, le deuxieme album de Babyshambles, Doherty est en pleine tourmente personnelle. Sa relation avec Kate Moss vient de se terminer dans un fracas mediatique assourdissant. Ses demeles avec la justice s’accumulent. Les tabloïds britanniques en font leur monstre favori. Et pourtant. Pourtant, il arrive a enregistrer l’un des meilleurs albums de rock anglais de l’annee, produit par Stephen Street – l’homme qui avait capte le genie des Smiths sur The Queen Is Dead et celui de Blur sur Modern Life Is Rubbish. L’alchimie entre le chaos dohertyen et la rigueur streetienne produit des etincelles.
Stephen Street et la Domestication du Chaos
Le choix de Stephen Street comme producteur est une declaration d’intention. Apres le premier album Babyshambles, Down in Albion – enregistrement brouillon, brillant par eclats mais inegal, qui ressemblait exactement a ce qu’il etait : un album fait dans l’urgence par un groupe en formation autour d’un genie instable – l’equipe voulait quelque chose de plus construit, de plus durable. Street est l’homme de la situation. Il a ce don particulier de canaliser l’energie brute des groupes sans l’aseptiser, de trouver la structure dans le chaos sans tuer l’esprit. Il l’a fait avec Morrissey et Marr. Il l’a fait avec Albarn et Coxon. Il le refait avec Doherty. Shotter’s Nation sonne comme un vrai album, pas comme une demo bien produite. Les arrangements sont pensees, les dynamiques controlees, les performances vocales de Doherty capturees dans leurs meilleurs moments. On entend un chanteur qui a quelque chose a dire et qui sait comment le dire – quand il est en forme, quand il est lucide, quand la poesie l’emporte sur la destruction.
Les Chansons : La Preuve par les Notes
Delivery ouvre l’album avec une assurance frappante – guitare chaleureuse, melodie immediate, la voix de Doherty dans un registre presque serein. C’est la promesse de ce que Babyshambles peut etre quand tout s’aligne. You Talk enfonce le clou avec un riff entêtant et des lyrics qui montrent le Doherty poete, celui qui observe le monde avec cette acuite particuliere des gens qui vivent trop intensement pour rater les details. Carry On Up the Morning est peut-etre la chanson qui restera, celle qui illustre le mieux ce que Doherty apporte au rock britannique : une sensibilite litteraire dans les paroles, une melodie qui semble exister depuis toujours tant elle est naturelle, et une interpretation qui balance entre la douceur et la fissure. C’est du Kinks, du Stones, du Small Faces passe au filtre du vingt et unieme siecle londonien, avec toutes les rugosites et les beautes de cette ville impossible.
Doherty et la Tradition du Rock Litteraire Anglais
Il faut insister sur la dimension litteraire du talent de Doherty parce qu’elle est souvent noyee sous les eclaboussures des scandales. Pete Doherty lit. Il lit beaucoup – Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Wilde, Keats, Shelley. Il tatue des vers de poetes sur son corps. Il tient un journal. Il ecrit de la poesie en dehors de la musique. Cette culture se retrouve dans ses paroles, qui ne ressemblent a rien d’autre dans le rock contemporain. Quand la plupart des chanteurs de sa generation font dans le rock autobiographique basique, Doherty convoque des images, des references, des jeux de mots qui ont une vie propre independante de l’anecdote personnelle. C’est cette profondeur litteraire qui rend Babyshambles et les Libertines irreductibles a de simples groupes de rock, et Shotter’s Nation en est la demonstration la plus accomplie.
Un Album qui Aurait Pu Changer Une Carriere
Shotter’s Nation aurait pu etre le tournant, l’album qui installait definitvement Babyshambles au pantheon du rock anglais, qui prouvait que Doherty pouvait maintenir sa genius sur la duree d’un disque entier sans que le chaos personnel ne vienne tout saborder. A certains egards, c’est exactement ce qu’il est. Les critiques sont globalement enthousiastes. L’album se vend bien. Les chansons tiennent la route en concert. Mais Doherty est Doherty, et les annees suivantes seront a nouveau marquees par les turbulences personnelles et les albums plus inegaux. Ce qui reste, c’est cet instantane de 2007 ou un producteur visionnaire et un chanteur maudit se sont trouves juste assez longtemps pour creer quelque chose de beau et de durable. Dans l’histoire du rock anglais, Shotter’s Nation merite sa place aux cotes des grandes oeuvres – imparfaite, humaine, brillante, comme son auteur.
Il convient egalement de mentionner le reste de la formation Babyshambles, souvent eclipse par l’aura de leur chanteur. Drew McConnell a la basse apporte une ligne rythmique solide et fiable, le genre de jeu discret mais essentiel sans lequel les chansons de Doherty s’effondreraient. Adam Ficek a la batterie, avec son jeu melodique et sense, est l’un des atouts caches du groupe. Et Patrick Walden, guitariste principal, cree avec Doherty des textures guitares complementaires qui rappellent les grandes duos de six-cordes du rock anglais. Sans cette cohesion d’ensemble, les inspirations de Doherty resteraient des ebauches de genie. Avec elle, elles deviennent de veritables chansons, construites pour durer.
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