Melbourne, Australie, 2007 : pendant que le reste du monde regarde vers Londres ou New York pour ses referents musicaux, un groupe bizarre et merveilleux appele Architecture in Helsinki decide de tout changer. Leur troisieme album, Places Like This, est une bombe joyeuse lancee au coeur d’une scene indie qui commencait serieusement a se prendre au serieux. Cameron Bird et sa bande de joyeux perturbateurs avaient deja etabli leur reputation de collectif indie pop exuberant avec leurs deux premiers albums, mais personne ne les avait vus venir avec ce virage electronique et dansant qui structure Places Like This. C’est l’album ou Architecture in Helsinki decide que la fete est politique, que la danse est une forme de resistance, que les synthes peuvent etre aussi subversifs que les guitares dissonantes. Melbourne, souvent dans l’ombre de Sydney dans l’imaginaire international, a toujours eu une scene musicale plus experimentale, plus prete aux risques, moins soucieuse de plaire au plus grand nombre. Architecture in Helsinki incarne cette mentalite melbournienne avec une joie communicative.
Du Collectif Indie au Laboratoire Electronique
Leurs deux premiers albums – It’5! et In Case We Die – etaient caracterises par un fourmillement instrumental joyeux, des cuivres qui eclataient de partout, des voix superposees, une esthetique de la surabondance heureuse. Architecture in Helsinki comptait jusqu’a neuf membres actifs a certaines periodes, chacun apportant sa couche d’instruments et de voix dans un melange charmant de chaos organise. Places Like This marque une rupture avec cette approche. Le collectif se resserre, les instruments acoustiques reculent, et les synthesiseurs font leur entree en force. Cameron Bird, la tete pensante du groupe, a declare dans plusieurs interviews qu’il ecoutait beaucoup de funk electronique, de disco, de hip-hop a cette periode. L’influence de Daft Punk est palpable, mais aussi celle de Talking Heads – cette autre bande qui avait reussi a fusionner rock et funk electronique sans perdre son intelligence. Sauf qu’Architecture in Helsinki garde son sens de l’absurde australien, cette ironie qui empecche tout de sombrer dans le cliche.
Places Like This : La Cartographie d’un Monde Imaginaire
Le titre de l’album est une invitation au voyage vers des endroits qui n’existent peut-etre que dans la tete du groupe. Places Like This ne decrit pas Melbourne, ni aucune autre ville reelle. Il invente une geographie interieure faite de dancefloors cosmiques, de villes nocturnes ou les neons se reflettent sur des flaques de pluie, d’espaces mentaux entre la fete et la melancolie. La chanson Heart It Races est l’exemple parfait de cette alchimie : un groove implacable, des synthes acidules, une voix presque robotique qui chante des paroles poignantes sur la connexion emotionnelle. C’est a la fois une chanson de danse et une chanson sur la solitude – la contradiction productive au coeur de tout grand album de pop electronique. Dr. Dog reprendra cette chanson quelques annees plus tard dans une version acoustique completement differente, prouvant que la chanson elle-meme est solide independamment de son arrangement. C’est le test ultime d’une bonne composition : peut-elle survivre a un arrangement radicalement different ? Heart It Races passe ce test haut la main.
Cameron Bird et l’Art de la Transformation
Derriere l’exuberance collective, il y a la vision de Cameron Bird, auteur-compositeur principal et gardien de l’identite du groupe. Bird a cette qualite rare chez les leaders de collectifs : il sait quand ceder du terrain a ses collaborateurs et quand imposer sa direction. Sur Places Like This, il impose une coherence stylistique nouvelle tout en laissant chaque membre apporter sa contribution. Le resultat est un album qui sonne comme un groupe uni autour d’une vision commune, et non comme un patchwork de contributions individuelles mal coordonnees. C’est architecturalement solide – si l’on peut se permettre ce jeu de mots avec le nom du groupe – tout en restant ouvert, genereux, invitant.
L’Influence Durable d’un Album Courageux
En 2007, prendre ce virage electronique etait un pari risque pour Architecture in Helsinki. Une partie de leur public indie traditionnel pouvait se sentir trahie. Les critiques qui aimaient le bric-a-brac instrumental joyeux de leurs debuts pouvaient etre deconcertes par cette rigueur rythmique nouvelle. Mais le groupe a tenu bon, et avec le recul, ce pari s’est avere gagnant. Places Like This a vieilli bien mieux que beaucoup d’albums indie de l’epoque qui jouaient la securite. Son electronique chaleureuse, jamais froide, jamais pretentieuse, reste fraiche et engageante. Dans un paysage musical ou les frontieres entre rock, pop, electronique et dance sont de plus en plus poreuses, Architecture in Helsinki avait compris quelque chose en 2007 que beaucoup de groupes mettraient encore des annees a saisir : la danse n’est pas l’ennemi de la pensee, le groove n’est pas incompatible avec la profondeur, et Melbourne peut rivaliser avec n’importe quelle capitale mondiale de la creation musicale quand elle decide de s’y mettre. Places Like This reste un jalon important de cette comprehension.
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