1999 Album

I’ll Take Care of You

par Mark LANEGAN

4,0
Sortie 1999

I’ll Take Care of You, MARK LANEGAN (1999) : la voix qui rachete tout

Il y a des voix qui pourraient chanter l’annuaire et nous bouleverser. Celle de Mark Lanegan est de celles-la. Baryton grave et ravage, use par le whisky et les nuits trop longues, c’est un instrument unique, capable de transformer la moindre chanson en confession dechirante. Paru le 21 septembre 1999 chez Sub Pop, I’ll Take Care of You est entierement compose de reprises, et c’est precisement ce qui en fait un disque fascinant : l’ancien chanteur des Screaming Trees s’efface derriere les chansons des autres pour mieux les habiter de sa presence d’outre-tombe.

L’homme de Seattle

Mark Lanegan s’est fait connaître comme le chanteur des Screaming Trees, l’un des groupes phares de la scene grunge de Seattle, aux cotes de Nirvana, Soundgarden et Pearl Jam. Mais des 1990, en parallele de son groupe, il entame une carriere solo plus intime, plus depouillee, ou sa voix peut se deployer dans toute sa noirceur. I’ll Take Care of You, quatrieme disque solo, le montre au sommet de cet art du recueillement. Loin de la fureur electrique du grunge, Lanegan explore ici les territoires du blues, de la soul et du folk, dans un denuement saisissant.

L’art de la reprise

Reprendre les chansons des autres est un exercice perilleux : il faut s’approprier sans trahir, respecter sans copier. Lanegan y excelle. Il choisit des titres souvent meconnus, les depouille de tout artifice, et les recouvre de sa voix comme d’un linceul de velours. Le resultat ne ressemble jamais a un simple hommage : ce sont de veritables renaissances, des chansons reinventes par le prisme d’une sensibilite unique. Chaque reprise devient une Lanegan, quel que soit son auteur d’origine. C’est la marque des grands interpretes.

Une selection de connaisseur

Le choix des morceaux revele un melomane erudit. On y trouve « Carry Home » de Jeffrey Lee Pierce du Gun Club, « Shiloh Town » de Tim Hardin, « Together Again » de Buck Owens, ou encore le bouleversant « On Jesus’ Program » du chanteur de soul O.V. Wright. Le morceau-titre, « I’ll Take Care of You », composition de Brook Benton popularisee par Bobby Bland, donne le ton de l’ensemble : tendresse, devotion, melancolie. Lanegan pioche dans le blues, la soul, la folk et la tradition, dessinant une cartographie intime de ses amours musicaux.

La voix au centre de tout

Sur ce disque, tout est au service de la voix. Les arrangements, signes notamment avec le bassiste Mike Johnson de Dinosaur Jr, restent volontairement minimalistes, epures, laissant tout l’espace au chant. Pas de demonstration, pas de surcharge : juste quelques accords, une atmosphere, et cette voix qui occupe le centre de la scene. Cette economie de moyens, ce refus de l’esbroufe, met en valeur la profondeur emotionnelle de chaque interpretation. On a l’impression d’etre seul dans une piece sombre avec Lanegan, qui chante rien que pour nous.

Le pont vers le desert

Ce disque s’inscrit dans un moment charniere de la carriere de Lanegan. Peu apres, en 2000, il prete sa voix caverneuse a Queens of the Stone Age sur l’album Rated R, entamant une longue et feconde collaboration avec Josh Homme. Cette rencontre ouvre un nouveau chapitre, celui d’un Lanegan compagnon de route des plus grands, figure respectee de tout le rock alternatif. I’ll Take Care of You marque ainsi la fin d’une periode et l’aube d’une autre, le moment ou l’homme de Seattle devient une legende vivante du chant rock.

Un tresor pour initie

A sa sortie, l’album ne connaît pas un succes fracassant, mais il devient peu a peu un favori culte, l’un de ces disques que se transmettent les amateurs comme un secret precieux. La critique salue la beaute des interpretations, la justesse du ton, l’evidence de cette voix hors du commun. Loin des projecteurs, Lanegan cultive une oeuvre exigeante et profonde, qui ne cherche pas a plaire au plus grand nombre mais a toucher juste. I’ll Take Care of You en est un parfait exemple, un disque de l’ombre et du recueillement.

Le choix de l’interprete

Dans une epoque qui sacralise l’auteur-compositeur, qui valorise par-dessus tout l’artiste ecrivant ses propres chansons, le choix de Mark Lanegan de consacrer un disque entier aux reprises a quelque chose de presque subversif. Il y revendique la noblesse de l’interpretation pure, cet art ancien du chanteur qui sublime le repertoire des autres, dans la grande tradition des crooners et des chanteurs de soul. Lanegan prouve qu’interpreter n’a rien d’inferieur a composer, que donner sa voix et son ame a une chanson existante releve aussi de la creation. Une demarche humble et fiere a la fois, qui en dit long sur sa conception de la musique.

La grace du depouillement

Reecoutez I’ll Take Care of You tard le soir, lumieres eteintes : vous comprendrez la magie de Mark Lanegan, disparu en 2022 et tant regrette. En choisissant de chanter les chansons des autres, il a paradoxalement livre l’un de ses disques les plus personnels, un autoportrait par procuration ou chaque reprise dit quelque chose de lui. La voix fait tout, transforme le plomb en or, le banal en sublime. Je prendrai soin de toi, promet le titre. C’est exactement ce que fait Lanegan avec ces chansons : il en prend soin, amoureusement, et nous les rend plus belles que jamais.

— Discographie —

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