Six ans de silence discographique, c’est long, et quand Tom Waits revient en 1999 avec « Mule Variations », on a presque oublié à quel point cette voix de gravier et de bourbon n’appartient qu’à lui. Le disque arrive comme un vieux camion poussiéreux qui se gare devant chez vous : cabossé, magnifique, et chargé de trésors.
Le retour d’un orfèvre
Depuis « Bone Machine » et la musique du « Black Rider » monté avec Robert Wilson au début des années 90, Waits s’était fait rare. « Mule Variations » paraît sur Anti-, une filiale du label punk Epitaph, choix savoureux pour cet artiste inclassable. Comme toujours depuis le milieu des années 80, l’album est co-écrit et co-produit avec Kathleen Brennan, sa femme et complice artistique, celle qui l’a poussé vers ses territoires les plus expérimentaux.
Enregistré au Prairie Sun Recording, en pleine campagne californienne, le disque mélange deux faces du personnage : le bluesman halluciné qui martèle des percussions de ferraille, et le balladeur au coeur tendre capable de faire pleurer une salle entière avec trois accords de piano. Waits lui-même a qualifié sa musique de cette époque de « surrural », contraction de surréaliste et rural, et le mot dit tout.
Hold On, Big in Japan et la mythologie de l’Amérique cassée
« Big in Japan » ouvre l’album sur un groove électrique et boueux, avec Les Claypool de Primus à la basse, déclaration de retour aussi bruyante qu’amusée. Puis vient « Hold On », l’une des plus belles ballades de toute sa discographie, hymne fragile à la persévérance que des milliers de gens ont depuis adopté comme une prière laïque. « Get Behind the Mule » déroule un blues fiévreux et hypnotique, « Chocolate Jesus » raconte avec humour la foi de pacotille du bord des routes.
L’album se referme sur « Come On Up to the House », invitation gospel à se relever du malheur, sommet d’humanité qui sera repris par d’innombrables artistes. Sur ces chansons, on croise des personnages de marginaux, de fermiers, de prêcheurs et de chiens errants, tout un théâtre d’une Amérique invisible que Waits documente depuis trente ans avec la précision d’un romancier.
Pour donner corps à ce monde, Waits s’entoure de complices d’exception. Le guitariste Marc Ribot, son partenaire de longue date, tord les cordes avec une liberté de jazzman, l’harmoniciste Charlie Musselwhite apporte la patine du vrai blues, et les percussions cabossées créent ce climat de fanfare déglinguée qui n’appartient qu’à lui. Chaque morceau ressemble à une scène de cinéma muet sonorisée par un orchestre de récupération. C’est cette alchimie entre la rudesse des matériaux et la tendresse des mélodies qui fait de Waits un artiste à part, capable de transformer la rouille en or et le déchet en chant.

Un Grammy et une consécration discrète
« Mule Variations » remporte le Grammy du meilleur album de folk contemporain, reconnaissance institutionnelle savoureuse pour un artiste aussi rétif aux conventions. Le disque rencontre aussi un succès commercial inhabituel pour lui, comme si le public avait soudain rattrapé l’avance que Waits gardait depuis toujours.
Ce qui frappe, vingt-cinq ans après, c’est la cohérence absolue de cette oeuvre. Waits ne suit aucune mode parce qu’il n’en a jamais suivi, il sculpte sa propre matière, faite de blues primitif, de musique de cabaret, de bruits trouvés et de poésie de comptoir. « Mule Variations » est sans doute la meilleure porte d’entrée dans son univers : on y trouve toutes ses facettes réunies, le tendre et le grinçant, le sacré et le sale, sur un seul disque.
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