Alice, TOM WAITS (2002) : le pays des merveilles a les dents longues
Quelque part dans les profondeurs de 1992, Tom Waits rêvait d’Alice. Pas l’Alice de Walt Disney, avec ses couleurs pastel et ses animaux qui chantent en souriant. Non, l’Alice de Waits vit dans un monde de cirque défunt, de lumières à gaz et de nuits sans fin, quelque part entre Lewis Carroll et les faubourgs de Chicago dans les années trente. Cet album, publié en mai 2002 chez ANTI- Records, est en réalité la bande-son d’une pièce de théâtre commandée par le metteur en scène américano-allemand Robert Wilson pour le Thalia Theater de Hambourg. Waits avait mis ses compositions dans un tiroir pendant exactement dix ans avant de les exhumer, peaufiner, enregistrer, et les offrir au monde.
Et il les offre le même jour que son jumeau sombre, « Blood Money ». Double sortie. Double miracle. Les fans qui attendaient depuis « Mule Variations » (1999) en ont pour leur argent. Et leur patience.
Seize chansons, seize visions
Seize chansons. Seize façons de descendre dans un terrier de lapin musical dont on ne ressort pas indemne. L’élément central qui fait d' »Alice » quelque chose de vraiment unique dans la discographie déjà extraordinaire de Waits, c’est le travail de Greg Cohen. Contrebassiste de jazz formé dans la tradition new-yorkaise, collaborateur de longue date, il construit ici des arrangements d’une délicatesse presque insupportable. Un accordéon qui soupire. Un violon qui pleure. Une clarinette qui fait des pirouettes de fantôme. C’est du cabaret, mais du cabaret hanté. Du jazz, mais du jazz qui a perdu son chemin dans une forêt la nuit.
L’orchestre de chambre qui accompagne Waits ressemble à quelque chose que vous auriez entendu dans un music-hall berlinois de 1925, juste avant que tout s’effondre. On pense à Kurt Weill. On pense à Bertolt Brecht. On pense aux Misérables de Paris reconstruits en studio à Los Angeles par un homme qui a décidé que l’Amérique profonde et l’Europe décadente pouvaient cohabiter dans le même disque.
La voix qui descend aux enfers
La voix de Waits est dans un état de grâce particulier sur cet album. Cette voix qui ressemble à du gravier trempé dans du bourbon, qui peut monter d’un coup vers quelque chose de presque déchirant pour redescendre aussitôt dans les profondeurs. Sur « Alice », la chanson titre, il atteint quelque chose de sublime : une déclaration d’amour obsessionnelle et mélancolique qui renvoie directement au personnage de Charles Dodgson, l’auteur Lewis Carroll, et à sa fascination pour la vraie petite Alice Liddell.
Waits chante comme un homme qui a vu trop de choses et qui essaie de vous raconter tout ça sans perdre le fil. Il y arrive toujours. « Everything You Can Think » est une liste délirante d’images impossibles, chantée avec l’enthousiasme d’un prédicateur de foire. « Table Top Joe » raconte l’histoire d’un pianiste de cabaret sans bras qui joue avec ses pieds. « Poor Edward » est une ballade troublante sur un homme condamné à voir, dans le miroir de ses propres yeux, un visage qu’il ne reconnaît pas.
Carroll vu par Waits : la violence sous la fantaisie
Ce que Waits comprend de Carroll, c’est la violence qui se cache sous la fantaisie. Le Pays des Merveilles n’est pas un endroit sûr. C’est un lieu de règles arbitraires, de figures d’autorité grotesques, de transformations impossibles à contrôler. La Reine de Coeur crie « Coupez-lui la tête ! » avec la même désinvolture qu’une commande au restaurant. Le Chapelier Fou organise des thés auxquels personne n’est le bienvenu. Waits s’empare de cette angoisse enfouie dans le texte original et la transforme en musique pour adultes qui ont gardé leur âme d’enfant en sachant pertinemment que le monde est dangereux.
« I’m Still Here » est l’une des grandes chansons de cet album : une survivante qui catalogue ses humiliations passées avec une dignité absolue. Waits a toujours eu ce talent pour créer des personnages marginaux qui portent leur misère comme une couronne. Des gens que la société a jetés mais qui refusent de disparaître.
Robert Wilson et le théâtre total
Le contexte théâtral est essentiel pour comprendre cet album. Robert Wilson est l’un des plus grands metteurs en scène du monde, un artiste qui travaille avec la lenteur, la lumière, l’espace. Ses spectacles durent parfois des heures et se déroulent au rythme d’un tableau vivant. C’est pour cet homme que Waits a écrit ces chansons en 1992, lors de la création mondiale au Thalia Theater de Hambourg. La pièce raconte l’histoire d’un homme vieillissant amoureux d’une petite fille, vue à travers le prisme déformant du mythe carrollien. C’est inconfortable, provocateur, magnifique.
Waits et Wilson se retrouveront pour « Blood Money » (la bande-son de « Woyzeck » de Büchner) et formeront l’un des duos artiste-metteur en scène les plus fascinants de la culture contemporaine.
L’héritage d’un disque inclassable
« Alice » est l’un de ces albums qui se bonifient avec le temps. À la première écoute, on est légèrement désorienté : pourquoi ces arrangements si fragiles, pourquoi ces tempos de somnambule, pourquoi cette atmosphère de veillée funèbre ? Et puis, à la cinquième écoute, on comprend. Chaque chanson est une porte vers un état émotionnel précis. Waits est un cartographe du sentiment humain dans ce qu’il a de plus obscur et de plus beau.
Avec « Alice », Tom Waits prouve une fois de plus qu’il n’appartient à aucune époque et qu’il n’a besoin d’aucune tendance pour exister. Il est son propre genre musical, son propre siècle, son propre pays des merveilles.
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