1988 : le revenant en costume sombre rallume la mèche
Au milieu des années 80, beaucoup avaient enterré Leonard Cohen. Le poète canadien à la voix de confessionnal trainait une reputation de chanteur pour intellectuels depressifs, et son label americain l’avait carrement snobe. Et puis paf, en fevrier 1988, debarque « I’m Your Man », et le vieux dandy de 53 ans envoie tout le monde au tapis. Plus de guitares folk pleurnichardes : des synthes froids, des boites a rythmes, un humour noir comme du cafe turc. Le mec ne fait pas son comeback, il refait le monde a sa main.
Ce disque, c’est la renaissance d’un type qu’on croyait fini. Cohen a tout reecrit, tout repense. Il a compris avant les autres que sa voix, descendue d’une octave a force de cigarettes et de Grand Marnier, etait devenue une arme. Ce grognement de fond de caveau, pose sur des nappes electroniques bon marche, ca ne ressemble a rien de ce qui existe. Du cabaret de la fin du monde. Un crooner pour les ruines.
First We Take Manhattan : le manifeste d’un terroriste poetique
Ca demarre par un coup de canon. « First We Take Manhattan », premier single, premiere baffe. Cohen y endosse le costume d’un illumine messianique qui annonce la prise du monde, Manhattan d’abord, Berlin ensuite. Personne n’a jamais vraiment su si c’etait une charge contre le fanatisme ou un fantasme de revanche d’artiste meprise. Lui-meme entretenait le flou avec un sourire en coin. Les choeurs de Jennifer Warnes, complice de toujours, viennent draper le tout d’une lumiere glacee et magnifique.
Jennifer Warnes, justement. L’annee d’avant, elle avait sorti « Famous Blue Raincoat », un album entier de reprises de Cohen qui avait rappele a l’industrie quel genie sommeillait dans l’ombre. Sur « I’m Your Man », elle est partout, ange gardien vocal qui adoucit la rocaille du maitre. Sans elle, le disque serait plus aride. Avec elle, il respire.
Everybody Knows et Tower of Song : la lucidite faite chanson
Le coeur du disque, c’est ce mélange de cynisme et de tendresse qui n’appartient qu’a lui. « Everybody Knows » est un constat glacial sur le monde tel qu’il va, la corruption, la trahison, le sida qui rode, balance d’une voix qui ne tremble jamais. C’est devenu un hymne, repris partout, du cinema aux series. « Ain’t No Cure for Love » joue la carte du gospel desabuse. « Take This Waltz », adaptation d’un poeme de Federico Garcia Lorca, est une valse vertigineuse, hantee.
Et puis il y a « Tower of Song », peut-etre le sommet. Cohen y chante, mi-figue mi-raisin, qu’il est ne avec le don d’une voix en or. Tout le monde rigole, lui le premier, parce que cette voix, justement, n’a jamais ete classiquement belle. Mais c’est exactement la le genie du bonhomme : transformer ses limites en signature, sa fatigue en profondeur, son age en autorite. Il y parle de Hank Williams, cent etages plus haut dans la tour de la chanson, avec une humilite qui sonne comme de l’orgueil deguise.
Le disque qui a rendu Cohen cool, pour toujours
Apres « I’m Your Man », plus personne n’a ose prendre Leonard Cohen de haut. Le disque a seduit une generation entiere de musiciens, de Nick Cave a tous les chanteurs a voix grave qui ont suivi. Il a prouve qu’on pouvait vieillir sans se renier, qu’on pouvait embrasser les synthes de son epoque sans perdre une once de gravite. Le costume sombre, les lunettes, le sourire de joueur de poker : l’iconographie Cohen definitive nait ici.
Trente ans plus tard, ce disque n’a pas pris une ride, et c’est bien le comble pour un album qui sonnait deja vieux et sage a sa sortie. « I’m Your Man » est le moment exact ou un grand poete est devenu une legende vivante, drape de noir, la voix au fond du puits, le verbe haut comme une cathedrale. Si vous voulez comprendre pourquoi le monde entier a pleure le jour de sa mort, commencez par la.
La pochette, la banane et le mythe du dandy
Meme l’iconographie de ce disque est devenue legendaire. La pochette en noir et blanc montre Leonard Cohen en costume sombre, lunettes de soleil, croquant negligemment une banane, l’air d’un parrain de la pegre qui aurait lu trop de poesie. Cette image resume tout le personnage : l’elegance et l’autoderision, le serieux et la blague, le seducteur fatigue qui ne se prend jamais completement au serieux. Cohen, grand amateur d’humour pince, savait parfaitement construire sa propre legende.
Derriere le disque, il y a aussi des annees de doute et de galere. Cohen avait traverse une longue traversee du desert commerciale, neglige par son label americain, considere comme un vestige d’une autre epoque. « I’m Your Man » fut sa revanche eclatante, la preuve qu’un artiste de cinquante ans passes pouvait non seulement rester pertinent, mais carrement montrer la voie aux plus jeunes. Le disque s’est vendu, a tourne dans toute l’Europe, ou Cohen avait toujours ete venere comme un prince. Il y gagna une seconde jeunesse artistique qui ne se dementirait plus jamais, jusqu’a ses derniers chefs-d’oeuvre crepusculaires. C’est ici, en 1988, que le vieux lion a retrouve ses crocs, et il ne les a plus jamais ranges.
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