2001 Album

Love and Theft

par Bob DYLAN

4,5
Sortie 2001
Artiste Bob DYLAN
Genres folk rock · songwriter

Love and Theft, BOB DYLAN (2001) : le vieux maître jubile

Comment Bob Dylan a-t-il fait pour, a soixante ans passes, signer l’un de ses disques les plus joyeux et les plus libres ? Love and Theft, paru le 11 septembre 2001, jour funeste s’il en est, est un miracle de vitalite. La ou son predecesseur Time Out of Mind sondait les tenebres et la mortalite, celui-ci celebre la musique americaine dans toute sa richesse, du blues au swing en passant par le rockabilly et le jump des annees 20. Un Dylan facetieux, gouailleur, amoureux fou de ses racines, qui s’amuse comme jamais.

Jack Frost aux commandes

Pour la premiere fois, Dylan produit lui-meme son disque, sous le pseudonyme de Jack Frost, son alter ego de studio. Cette prise de controle totale lui permet de capter le son qu’il a en tete : celui d’un groupe jouant ensemble, en direct, avec la spontaneite d’un orchestre de bal. Enregistre en une douzaine de jours seulement a Manhattan avec sa formation de tournee, l’album respire la liberte, le plaisir du jeu collectif. Loin des productions atmospheriques de Daniel Lanois, Dylan privilegie ici le naturel, le grain brut, la chaleur humaine d’une musique vivante.

Un disque de musique americaine

Le coeur de Love and Theft, c’est l’amour de la musique des racines. Dylan y convoque tous les fantomes : le blues du delta, le rockabilly de Sun Records, le swing des big bands, la chanson de cabaret, le folk ancestral. « Summer Days » galope comme un train de jump blues, « High Water » rend hommage au bluesman Charley Patton, « Lonesome Day Blues » cogne comme un vieux 78 tours. Le vieux maître se promene dans le grand jardin de la musique americaine et en cueille les plus beaux fruits, avec une science et une gourmandise epoustouflantes.

Mississippi, le joyau

Au milieu de cette fete trone « Mississippi », l’un des plus beaux morceaux du disque, chanson superbe sur le temps qui passe et les regrets, dont Dylan avait ecarte plusieurs versions avant de trouver la bonne. Sa melancolie elegante tranche avec l’energie du reste, rappelant que sous le sourire perce toujours la profondeur. « Sugar Baby » clot l’album sur une note grave et hantee. Dylan alterne ainsi les humeurs, du rire aux larmes, du tonnerre au murmure, en maître absolu de la dramaturgie d’un disque.

Le titre et ses echos

Le titre lui-meme, place entre guillemets, renvoie a un ouvrage de l’historien Eric Lott consacre au minstrel et a la culture populaire americaine. Une reference savante pour un disque qui interroge precisement l’appropriation, l’emprunt, le metissage au coeur de la musique americaine. Plus tard, une polemique surgira autour de paroles faisant echo a un livre du Japonais Junichi Saga sur les yakuzas. Mais cet art de la citation, du collage, de la reprise reinventee, est au coeur meme de la demarche de Dylan, ce grand braconnier de la tradition.

Sorti un jour de tragedie

Le destin a voulu que Love and Theft paraisse le 11 septembre 2001, le jour meme des attentats qui allaient bouleverser le monde. Cette coïncidence troublante donna au disque une resonance etrange : voila un album celebrant la vitalite et la profondeur de l’Amerique, sorti au moment ou cette meme Amerique vacillait. La couverture mediatique fut bien sur eclipsee par l’actualite, mais le disque finit par s’imposer comme l’un des sommets de la fin de carriere de Dylan, l’un de ces albums tardifs qui prouvent que le genie ne s’eteint pas.

La consecration tardive

L’accueil critique fut triomphal, l’un des meilleurs de toute la discographie dylanienne. L’album decrocha le Grammy du meilleur disque folk contemporain et se classa en tete des palmares de fin d’annee de la presse specialisee. Robert Christgau parla de son album de l’immortalite. Cinquieme des charts americains, premier en Scandinavie, le disque confirma que Dylan, loin d’etre une relique, demeurait un artiste majeur, capable encore de surprendre et d’enchanter. Une renaissance entamee avec Time Out of Mind et magnifiquement prolongee.

Le braconnier de la tradition

Toute la demarche de Love and Theft repose sur un art ancien et noble : celui du braconnage. Dylan ne cree pas a partir de rien, il pille joyeusement le grand reservoir de la musique et de la litterature americaines, recyclant des bouts de blues, des tournures de vieilles chansons, des repliques entendues ailleurs. Cette pratique du collage, de la citation reinventee, est aussi vieille que le folk lui-meme, ou les melodies et les vers se transmettent et se transforment de bouche en bouche. Dylan se pose ainsi en heritier d’une tradition orale, en passeur qui prend ce qui traîne pour en faire de l’or. Le titre du disque, entre amour et larcin, assume pleinement cette ambiguite feconde.

Le rire du sage

Reecoutez Love and Theft et savourez ce Dylan rare, espiegle et profond a la fois, qui joue avec un siecle de musique americaine comme un enfant avec ses jouets preferes. Il y a dans ce disque une jubilation contagieuse, le plaisir d’un homme qui a tout vu, tout vecu, et qui choisit de celebrer plutot que de se lamenter. Le vieux maître y prouve que la sagesse peut rimer avec la malice, la profondeur avec le sourire. Un grand disque de l’automne d’une vie, ou amour et larcin, comme dit le titre, se confondent dans le grand bal de la tradition. Magistral.

La note des passionnés

4,5 /5

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