Blood Money, TOM WAITS (2002) : Woyzeck saigne dans les rues de minuit
Le même jour que paraît « Alice », Tom Waits lâche « Blood Money » sur le monde. Deux albums d’un coup, sortis le 7 mai 2002 chez ANTI- Records. L’un est lunaire et fragile. L’autre est de la terre, du sang, de la boue. Si « Alice » vous emmène dans le terrier du lapin de Lewis Carroll, « Blood Money » vous traîne dans le fossé avec Woyzeck, le soldat de Georg Büchner condamné par sa pauvreté, sa jalousie et l’indifférence de la société.
Büchner a écrit « Woyzeck » en 1836, à 23 ans, juste avant de mourir de la fièvre typhoïde. Il n’a jamais terminé la pièce. Ce fragment inachevé est devenu l’un des textes fondateurs du théâtre moderne : le premier protagoniste de l’histoire de la dramaturgie à être un homme du peuple, pas un roi, pas un noble, juste un pauvre soldat qui perd la tête par amour. Robert Wilson a mis en scène cette pièce avec des chansons de Waits, et le résultat est d’une noirceur absolue.
Cuivres en sourdine et piano flangé
La première chose qu’on remarque sur « Blood Money », c’est la texture sonore. Là où « Alice » était aérien, délicat, orchestral dans sa fragilité, « Blood Money » est dense, charnel, oppressant dans le bon sens du terme. Les cuivres jouent en sourdine, étouffés, comme si on leur avait mis un chiffon sur la bouche. Le piano a été traité avec un effet flanger qui lui donne une couleur métallique étrange, comme si on l’entendait depuis la pièce d’à côté à travers une porte mal fermée.
Greg Cohen est encore là aux arrangements, mais cette fois avec une palette qui pousse vers le dissonant, vers l’inconfort. Les mélodies restent présentes mais elles ont des coins qui grattent, des résolutions qui n’arrivent pas tout à fait quand on les attend. C’est de la musique qui refuse d’être confortable.
Misery is the River of the World
« Misery is the River of the World » est probablement le titre le plus waitsien jamais imaginé. Une marche funèbre déguisée en chanson populaire, avec un refrain qui s’incruste dans la tête comme une mauvaise nouvelle dont on ne peut pas se débarrasser. Waits y catalogue les péchés de l’humanité avec la délectation d’un prédicateur baptiste qui aurait perdu la foi mais pas le sens du spectacle.
« Everything Goes to Hell » continue dans la même veine, mais avec une énergie presque joyeuse dans son nihilisme. Comment Tom Waits peut-il faire de la joie avec du désespoir ? C’est son génie particulier, son alchimie personnelle. Il prend la misère du monde et la transforme en quelque chose qu’on a envie d’écouter en boucle.
L’allusion directe à Woyzeck
« Starving in the Belly of a Whale » met en scène un personnage qui se retrouve piégé, englouti, digéré par un système qui le dépasse. C’est Woyzeck, bien sûr, mais c’est aussi chaque homme ou femme qui a jamais eu l’impression que le monde était une machine à broyer les petits. Waits ne fait pas dans la métaphore légère. Il prend ses images au premier degré, avec toute la brutalité de Büchner, et les habille d’une musique qui transforme la douleur en art.
« Coney Island Baby » est l’une des rares chansons de l’album qui laisse entrer un peu de tendresse, un peu de lumière. Mais même cette lumière a quelque chose d’inquiétant, comme un phare dans la brume qui pourrait tout autant signaler un refuge qu’annoncer des rochers.
Le diptyque Waits/Wilson
On ne peut pas parler de « Blood Money » sans parler d' »Alice ». Ces deux albums sont les deux faces d’une même pièce de monnaie. Wilson les a commandés, Waits les a écrits, les deux ont été créés au théâtre avant d’arriver sur disque. Ensemble, ils forment l’un des projets artistiques les plus ambitieux de la carrière déjà extraordinaire de Tom Waits.
Les sortir le même jour est une décision artistique forte. Waits dit au monde : voilà où j’en suis en 2002. Je travaille sur deux registres en même temps, l’onirique et le tragique, la fantaisie et la violence sociale. Et je ne vois aucune raison de choisir entre les deux.
Un classique immédiat
La presse musicale internationale a accueilli « Blood Money » comme un chef-d’oeuvre. Et le temps a confirmé ce jugement initial. Aujourd’hui, cet album occupe une place de choix dans les discothèques des amateurs de musique qui refusent de se laisser enfermer dans les cases : trop bizarre pour les mainstream, trop mélodique pour les avant-gardistes purs, trop américain pour les puristes européens.
Tom Waits ne rentre dans aucune case. « Blood Money » le confirme une fois de plus. C’est peut-être pour ça que son oeuvre grandit avec les années. Elle n’appartient à aucun moment précis de l’histoire de la musique populaire. Elle est là, immuable, comme une formation rocheuse dans un paysage changeant.
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