1978 Album

Blue Valentine

par Tom WAITS

4,0
Sortie 1978
Artiste Tom WAITS

Tom Waits en 1978 est à la croisée des chemins. Depuis ses débuts en 1973 avec « Closing Time », il a développé un son et un personnage qui n’appartiennent qu’à lui : le beatnik de Los Angeles qui raconte les histoires des perdants magnifiques dans des bars de nuit avec la voix d’un vieux bluesman et les images d’un poète de la rue. « Blue Valentine », son cinquième album, est peut-être le dernier représentant de cette période de sa carrière avant qu’il ne se transforme encore plus radicalement dans les années suivantes. Il le dit lui-même avec une légèreté et une précision simultanées : c’est son album de fin de soirée.

La voix de Waits en 1978 est déjà celle qu’on reconnaîtra toujours : grave, éraillée, comme si chaque note avait été fumée autant que chantée. Elle dit quelque chose sur le monde qu’il décrit sans jamais le nommer explicitement : des nuits trop longues dans des villes trop grandes, des visages aperçus dans des éclairages de néon, des conversations à moitié entendues dans des cafés au bord de l’autoroute. Waits transforme ces images ordinaires en quelque chose qui a la beauté étrange et mélancolique de la meilleure poésie américaine.

« Romeo Is Bleeding » est la chanson la plus cinématographique de l’album, un portrait de rue d’une précision et d’une économie qui font penser à Raymond Chandler ou à James M. Cain. Waits décrit un ganster blessé dans une ruelle avec une détachement qui est plus dévastateur que n’importe quelle emphase : les faits sont là, disposés avec soin, et c’est à l’auditeur d’en tirer les conclusions émotionnelles. Cette technique de narration froide pour un contenu chaud est l’une des marques de fabrique de son écriture.

« $29.00 » et « Wrong Side of the Road » continuent dans la même veine, avec des histoires de personnages marginaux racontées avec la même précision clinique et la même affection tacite. Waits n’est pas misanthrope : il aime ses personnages, même les plus abîmés, et cette affection secrète transpire dans chaque détail qu’il choisit de mettre en lumière.

« Whistlin’ Past the Graveyard » est le moment le plus festif de l’album, une chanson dont le titre dit la philosophie : continuer à avancer avec légèreté même quand les circonstances invitent à la tristesse. Waits joue ici le personnage de l’optimiste malgré lui, et cette posture produit quelque chose qui ressemble à de la joie authentique.

Les arrangements de Waits et Jack Sheldon combinent des éléments de jazz, de blues et de cabaret dans un espace sonore qui est entièrement la création de Waits. Il n’y a pas de catégorie préexistante pour ce que fait Tom Waits, et « Blue Valentine » illustre mieux que tout autre album cette impossibilité de catalogage.

La production de Bones Howe, qui avait travaillé avec Waits depuis ses débuts, capture le groupe avec une intimité qui fait que l’album ressemble à un concert dans un club minuscule plutôt qu’à un enregistrement de studio. Chaque craquement de chaise, chaque souffle entre les phrases contribue à créer l’atmosphère.

Waits allait se transformer radicalement avec « Swordfishtrombones » en 1983, abandonnant les pianos de bar pour des percussions industrielles et des arrangements qui défiant tout référent musical connu. « Blue Valentine » est le dernier document de la première période avant cette transformation, et comme souvent avec les fins, il dit quelque chose sur ce qui va être perdu en même temps que sur ce qui a été accompli.

L’héritage de Tom Waits sur les musiciens qui ont suivi est diffus mais profond : il a montré qu’on pouvait créer une voix artistique entièrement personnelle dans le contexte du rock et de la musique populaire, que les frontières entre la chanson, le poème et le personnage de fiction n’étaient pas aussi fixes qu’on le croyait. « Blue Valentine » dit tout ça avec une économie de moyens et une générosité de sentiment qui sont sa marque propre.

Tom Waits a radicalement transformé son son et son esthétique avec « Swordfishtrombones » en 1983, abandonnant les pianos de bar et les arrangements jazz conventionnels pour un monde de percussions étranges, d’instruments antiques et de compositions qui défient tout référent musical. Cette transformation, qui a surpris beaucoup de ses premiers fans, a montré que Waits était un artiste qui ne cherchait pas la confort de la répétition mais l’inconfort de l’exploration. « Blue Valentine » est le document le plus complet de la première période de cette carrière : une musique qui avait atteint sa forme la plus accomplie avant de se transformer en quelque chose d’entièrement différent. Ceux qui aiment la première période apprécieront ce dernier album pour sa beauté tranquille. Ceux qui sont venus au contraire par les albums postérieurs y trouveront la source d’une voix artistique qui ne s’est jamais répétée.

La note des passionnés

4,0 /5

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