1969 Album

Songs From A Room

par Leonard COHEN

4,0
Sortie 1969
Genres folk · songwriter

Si le premier album de Leonard Cohen, « Songs of Leonard Cohen » (1967), avait introduit le monde à la voix grave et aux textes ciselés de ce poète canadien, « Songs from a Room » (1969) confirme que nous sommes en présence d’un artiste qui ne ressemble à aucun autre. Enregistré à Nashville avec la sobriété d’un moine en retraite, cet album est l’opposé absolu de la surproduction qui caractérise beaucoup de sorties de cette époque. Pas d’orchestres, pas de choristes, pas d’arrangements sophistiqués. Juste une voix, une guitare, et des chansons qui traversent le temps.

Cohen a choisi Nashville pour des raisons pratiques et symboliques. Nashville est la capitale de la musique country, une tradition de songwriting direct et honnête qui correspond à sa propre esthétique. Et Nashville dispose de musiciens session d’une qualité exceptionnelle, habitués à enregistrer vite et bien. Bob Johnston, le producteur, avait déjà travaillé avec Bob Dylan sur « Blonde on Blonde » et « Nashville Skyline ». Il comprend instinctivement ce que Cohen cherche : de la transparence, de l’espace, de la vérité.

« Bird on a Wire » est l’une des chansons les plus célèbres de Cohen, et l’une des plus belles de toute la chanson populaire du vingtième siècle. L’image du fil téléphonique comme symbole de la tension entre liberté et contrainte, entre l’envie de partir et la loyauté qui retient : c’est de la poésie pure transposée en mélodie simple. Cohen chante avec une économie de moyens qui force l’attention. Pas de fioritures, pas d’effets : juste les mots et la mélodie, dans leur nudité essentielle.

Charlie Daniels, le futur auteur du « Devil Went Down to Georgia », joue de la guitare basse sur cet album. Sa présence discète mais solide donne aux arrangements une assise rythmique sans laquelle les chansons de Cohen flotteraient dans un espace trop abstrait. Johnston a eu la sagesse de choisir des musiciens qui savent se faire oublier, qui servent la chanson plutôt que leur propre virtuosité. C’est la marque d’une grande production : quand on ne remarque pas le travail du producteur, c’est qu’il a bien fait son travail.

« Story of Isaac » explore la relation père-fils à travers le prisme biblique du sacrifice d’Abraham, mais sans jamais être pesamment allégorique. Cohen trouve les détails concrets qui font que l’histoire universelle devient une histoire personnelle. « The Partisan », adaptation d’une chanson de résistance française de la Seconde Guerre Mondiale, est chantée en partie en français par Cohen, qui a passé une partie de sa vie adulte à Paris et sur l’île grecque d’Hydra. Cette chanson bilingue crée un effet poignant, comme si deux époques et deux langues convergeaient dans le même souffle.

« Tonight Will Be Fine » est le moment le plus lumineux de l’album, une chanson d’une mélodie presque guillerette qui contraste avec la gravité habituelle de Cohen. Elle montre qu’il peut, quand il le décide, sourire dans sa musique, laisser entrer un rayon de soleil dans sa cathédrale. Ce n’est pas une chanson heureuse au sens banal du terme, mais elle possède une légèreté bienvenue qui prouve l’étendue de sa palette émotionnelle.

La voix de Cohen mérite une attention particulière. Grave, lente, presque parlée parfois, elle est l’antithèse de la voix de rock classique. Cohen ne chante pas, il confie. Il murmure des secrets à chaque auditeur individuellement, comme si la chanson était une conversation privée entre lui et vous. Cette intimité particulière est sa signature, la chose qui le distingue de tous ses contemporains et qui fait que ses fans lui vouent une fidélité qui dépasse la simple appréciation musicale.

Le succès de « Songs from a Room » consolide la réputation de Cohen comme l’un des grands auteurs-compositeurs de sa génération. Des artistes aussi différents que Joe Cocker, Judy Collins, Buffy Sainte-Marie et Harry Belafonte reprennent ses chansons. « Bird on a Wire » devient l’une des chansons les plus couvertes de l’époque. Cohen ne cherche pas la célébrité au sens hollywoodien du terme, mais il accueille cette reconnaissance avec une grâce tranquille qui est caractéristique de sa personnalité.

L’héritage de cet album dans l’histoire de la chanson francophone est particulièrement notable. En France, Juliette Gréco chante Cohen, Françoise Hardy le cite en influence, Barbara reconnaît sa parenté artistique. Il existe une tradition de la chanson française qui valorise les mots autant que la mélodie, qui préfère la précision à l’ornement, et Cohen s’inscrit naturellement dans cette tradition bien qu’il soit canadien anglophone. Il est l’un des rares artistes de langue anglaise à avoir véritablement pénétré la culture musicale française.

Fun fact : Cohen a écrit « Bird on a Wire » sur l’île grecque d’Hydra, en regardant les oiseaux perchés sur les fils du premier réseau téléphonique installé dans ce village de pêcheurs. Il a mis deux ans à terminer la chanson, revenant régulièrement à cette image centrale, cherchant les mots exacts pour dire ce qu’il voulait dire. Quand il était content d’une ligne, il la testait à voix haute dans la maison vide, seul. S’il n’entendait pas le son juste, il recommençait. Cette patience et cette exigence sont les secrets de la durabilité de son oeuvre.

Sur X : @LeonardCohen

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Songs From A Room