Bob Dylan a depasse depuis longtemps le stade ou ses albums sont evalues comme des oeuvres isolees. Chaque nouveau disque est recu dans le contexte d’une carriere qui dure depuis 1962, d’une oeuvre qui constitue peut-etre la plus vaste et la plus diverse jamais produite par un auteur-compositeur de langue anglaise. Together Through Life, sorti en avril 2009, ne fait pas exception : on ne peut pas l’ecouter sans entendre en filigrane les echos de Blonde on Blonde, de Blood on the Tracks, de Time Out of Mind. Et pourtant, ce disque possede une identite propre, une couleur particuliere, une saveur qui lui appartient entierement. C’est un album de Tex-Mex blues brulant, imprègne d’accordeon et de rythmes frontaliers, influence par les courants qui traversent le Texas et le Mexique depuis des generations, loin de Greenwich Village et de l’hiver newyorkais qui avait vu naitre la legende. Dylan y retrouve l’esprit de Willie Nelson dans une communion autour des valeurs du honky-tonk et de la ballade de routier. C’est un album de route, de poussiere et d’amour vache, grave avec la desinvolture d’un homme qui n’a plus rien a prouver depuis longtemps et peut enfin jouer pour le seul plaisir de jouer, libre de toute attente externe.
David Hidalgo et l’Accordeon : La Couleur du Disque
Le choix d’inviter David Hidalgo, guitariste et accordeoniste de Los Lobos, a co-ecrire et interpreter sur l’album est la decision creusee qui definit Together Through Life. Los Lobos, le groupe chicano de East Los Angeles, avait depuis les annees quatre-vingt cultive une position unique dans le paysage de la musique americaine : heritiers des musiques traditionnelles mexicaines et tex-mex, maitres du rock et du R&B, ils incarnaient la frontiere entre deux cultures comme peu de groupes avaient su le faire. Hidalgo en particulier est un musicien d’une polyvalence rare, capable de passer de la nortena a la country, du blues electrique au rock progressif, avec une facilite qui temoigne d’une assimilation profonde plutot que d’une competence superficielle. Son accordeon colore chaque titre de l’album d’une teinte sud-americaine, evoque les cantinas poussiereuses, les nuits chaudes de la frontiere, les valses lentes des saloons texans. Dylan, toujours sensible aux dialogues interculturels qui ont fait la richesse de la musique americaine depuis ses origines, a trouve en Hidalgo un partenaire ideal pour explorer ce territoire particulier. Ensemble, ils ont ecrit des chansons qui sonnent comme si elles avaient toujours existe, comme si Dylan les avait entendues dans un bar de Laredo a l’age de dix-sept ans et ne les avait jamais tout a fait oubliees depuis.
Les Chansons et Leur Geographie
L’album s’ouvre avec Beyond Here Lies Nothin’, un blues shuffle qui pose immediatement les coordonnees geographiques et emotionnelles du disque : on est dans le Sud, sur une route qui ne mene nulle part de connu, et quelqu’un y chante l’amour comme une necessite physique plutot que comme un sentiment abstrait. Life Is Hard est une ballade d’une sincerite directe, sans metaphore, qui assume son titre avec une fierte rustique et une dignite tranquille. My Wife’s Home Town est du pur twelve-bar blues, hommage non dissimule a Willie Dixon et au Chicago blues des annees cinquante, joue avec un entrain communicatif qui rappelle pourquoi cette forme musicale reste indemodable. If You Ever Go to Houston evoque les grandes ballades de voyage de la tradition country avec un respect qui n’exclut pas la liberte formelle. Et Forgetful Heart est peut-etre le titre le plus sombre du disque, une meditation sur la memoire et l’oubli d’une intensite poetique qui rappelle les meilleurs moments de Time Out of Mind. Ce qui frappe a travers ces titres, c’est la coherence geographique et emotionnelle de l’ensemble : Dylan n’a pas ecrit un assemblage de chansons mais un voyage dans un territoire precis avec une logique interne implacable et une identite stylistique rare.
Le Film Francais et la Genese de l’Album
Une des particularites de Together Through Life est sa genese partiellement cinematographique. Une partie des chansons fut ecrite comme bande originale pour My Own Love Song, film du realisateur francais Olivier Dahan – celui-la meme qui avait dirige La Vie en Rose. Ce contexte de commande pour un film francais revele quelque chose de significatif sur la maniere dont Dylan travaille : il a toujours eu besoin d’un pretexte, d’un cadre externe, d’une contrainte qui libere sa creativite plutot que de la paralyser. Les Basement Tapes etaient nees de la convalescence apres un accident de moto. Pat Garrett and Billy the Kid etait une commande de Sam Peckinpah. Together Through Life suit cette logique : la commande cinematographique a donne a Dylan une direction, un espace emotionnel precis a explorer, et il s’en est empare avec la liberte d’un musicien qui n’a jamais ete impressionne par les conventions d’aucun genre etabli.
Dylan en 2009 : La Grace de la Maturite
Ce qui rend Together Through Life particulierement touchant dans la discographie tardive de Dylan, c’est sa legerete apparente. Les grands albums de la periode sombre – Time Out of Mind, Love and Theft, Modern Times – portaient le poids de la mortalite, de la melancolie des annees qui passent, d’une conscience aigue du temps qui s’ecoule inexorablement. Together Through Life est plus leger, plus dansant, plus joyeux dans son fond meme si les textes gardent leurs zones d’ombre. Dylan semble s’etre reconcilie avec quelque chose – pas necessairement avec le monde ou avec lui-meme, mais peut-etre avec la musique elle-meme, avec le plaisir simple de jouer avec des musiciens qu’il aime dans des formes qui le nourrissent depuis toujours. Il y a dans cet album une humanite directe et sans affectation que les oeuvres les plus ambitieuses de sa carriere n’ont pas toujours su produire avec autant de naturel. Quand Dylan chante Feel a Change Comin’ On en duo imaginaire avec l’esprit de Willie Nelson – dont l’influence rode sur tout l’album comme un guide bienveillant -, on n’a pas besoin d’explication savante : on entend juste un grand musicien heureux d’etre la, present dans chaque note, vivant.
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