1992 Album

Blues for the Red Sun

par KYUSS

4,0
Sortie 1992
Artiste KYUSS
Genres rock/pop rock

Le Velvet Underground du metal

Il y a des disques qui n’explosent pas au moment de leur sortie mais qui infusent, lentement, jusqu’à devenir des pierres angulaires. « Blues for the Red Sun » appartient à cette race rare. La comparaison avec le Velvet Underground, avancée par les chroniqueurs maison, frappe juste : comme la bande de Lou Reed, Kyuss connaîtra un succès commercial famélique mais une postérité mythique. Le quatuor californien plante ici les graines d’un genre entier.

Prononcez bien Kai-uss, sinon les puristes vous regarderont de travers. Derrière ce nom étrange se cache une jeunesse du désert, biberonnée au soleil écrasant de Palm Desert et aux generator parties, ces concerts sauvages organisés en plein désert, branchés sur des groupes électrogènes, loin de tout.

Le son du désert

On parle souvent de stoner rock à propos de Kyuss, et ce disque en est l’acte de naissance le plus pur. Le son y est épais, gras, accordé bas, comme si les guitares fondaient sous la chaleur. Josh Homme triture sa six-cordes avec une science du riff hypnotique, branché sur un ampli de basse pour obtenir cette texture caverneuse et sablonneuse devenue légendaire.

La rythmique avance comme une caravane lourde dans les dunes. Brant Bjork à la batterie et Nick Oliveri à la basse tissent un groove pesant, presque cosmique, sur lequel John Garcia pose une voix puissante et habitée. Tout respire l’espace, la fournaise, l’immensité minérale du désert californien.

Une jeunesse incandescente

Ce qui sidère avec ce deuxième album, c’est l’âge des protagonistes. Des gamins, ou presque, capables de produire une musique d’une maturité confondante. La production de Chris Goss, lui-même musicien aguerri, sublime cette énergie brute sans la domestiquer. Il comprend immédiatement ce que ces jeunes gens cherchent et leur offre l’écrin sonore idéal.

Le disque alterne les déferlantes électriques et les respirations plus lentes, les instrumentaux planants et les charges frontales. Cette dynamique, ce sens du contraste, distingue Kyuss de la masse des groupes lourds de l’époque. On ne se contente pas de cogner, on construit des paysages.

Une influence considérable

Le seed maison ne plaisante pas en évoquant une influence qui toucherait jusqu’à Nirvana. Kyuss a redéfini la manière dont une génération entière allait concevoir le rock lourd. Tout le mouvement stoner et desert rock qui prospère ensuite découle directement de cette matrice. Les groupes se comptent par dizaines à revendiquer l’héritage.

Et puis il y a la suite logique : après la séparation du groupe, Josh Homme fonde Queens of the Stone Age, Nick Oliveri le rejoint, et le son du désert conquiert enfin un public plus large. « Blues for the Red Sun » apparaît rétrospectivement comme le chaînon manquant, le laboratoire où tout s’est inventé.

Un disque culte par accident

Le paradoxe est savoureux. Au moment de sa parution, l’album passe largement inaperçu auprès du grand public. Pas de tube radio, pas de matraquage, juste un bouche-à-oreille tenace parmi les initiés. C’est précisément ce parcours souterrain qui forge sa réputation de disque culte, transmis comme un secret de connaisseur.

Les années passant, la cote de Kyuss n’a fait que grimper. Ce qui était confidentiel est devenu référence absolue, étudié, vénéré, copié. Rares sont les albums dont le statut s’est ainsi métamorphosé au fil du temps, par la seule force de leur qualité intrinsèque.

Les generator parties, un mythe fondateur

On ne comprend pas Kyuss sans évoquer les generator parties, ces concerts sauvages organisés en plein désert. Loin des salles, loin des villes, branchés sur des groupes électrogènes, les jeunes musiciens jouaient pour quelques initiés sous les étoiles. Cet environnement extrême, brut, a façonné leur son autant que leur légende. Le désert n’est pas un décor, c’est un membre du groupe.

Cette genèse hors norme transparaît dans chaque sillon de l’album. La musique semble avoir absorbé l’immensité, le silence et la chaleur de ces nuits désertiques. Quand on écoute le disque, on entend en filigrane ces concerts mythiques, cette liberté absolue de jouer pour le plaisir pur, sans contrainte commerciale ni public à séduire.

Un patrimoine sans cesse réévalué

Le destin de « Blues for the Red Sun » illustre à merveille comment la postérité corrige parfois les jugements de l’époque. Ignoré à sa sortie, le disque a vu sa réputation croître sans cesse au fil des années. Chaque nouvelle génération de musiciens lourds le redécouvre, le cite, s’en inspire. Sa cote ne cesse de monter dans l’estime des amateurs.

Ce phénomène de réévaluation permanente est le propre des oeuvres véritablement novatrices. Trop en avance pour leur temps, elles attendent patiemment que le monde les rattrape. Kyuss appartient à cette aristocratie discrète des groupes qui ont eu raison trop tôt. Un patrimoine vivant, sans cesse exhumé et célébré par les connaisseurs.

Pourquoi il faut l’écouter

Mettre ce disque sur une bonne chaîne et monter le volume, c’est s’offrir un voyage immobile vers les étendues brûlantes du désert de Mojave. La musique de Kyuss possède cette qualité rare de transporter physiquement l’auditeur, de le faire sentir le sable et la chaleur, de lui faire entendre le bourdonnement du soleil rouge du titre.

Pour comprendre d’où viennent des pans entiers du rock contemporain, ce détour est obligatoire. « Blues for the Red Sun » n’est pas seulement un grand album, c’est un point de départ, une source. Un de ces disques qui changent discrètement le cours des choses.

La note des passionnés

4,0 /5

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Blues for the Red Sun