Thom Yorke enregistre « Hail to the Thief » a Los Angeles en deux semaines de fevrier 2002, pendant que George W. Bush prepare l’invasion de l’Irak. Le titre n’est pas anodin. L’album est une reponse, vague mais reelle, a l’atmosphere politique du moment. Ce n’est pas de la protest music directe, mais il y a dans cette musique une colere froide qui dit quelque chose sur son epoque.
Le retour de la guitare
Apres « Kid A » (2000) et « Amnesiac » (2001), qui avaient pousse l’experimentalisme electronique aussi loin que possible, Radiohead revient avec « Hail to the Thief » a un son qui reintegre plus franchement la guitare electrique dans son dispositif. Ce n’est pas pour autant un retour au rock de « The Bends » (1995) : l’electronique est toujours presente, les textures sont toujours complexes, mais les guitares de Jonny Greenwood et Ed O’Brien ont recupere leur place centrale.
Nigel Godrich, producteur fidele depuis « The Bends », enregistre l’album en dix-huit jours, beaucoup plus rapidement que les albums precedents. Cette rapidite se ressent dans l’energie de certains titres, notamment « 2+2=5 » et « Where I End and You Begin », qui ont une urgence live qu’on ne retrouvait pas dans les constructions plus minutieuses de « Kid A ».
2+2=5 et la politique du mensonge
« 2+2=5 » emprunte son titre a George Orwell et son « 1984 », ou le totalitarisme exige que ses sujets acceptent des mensonges mathematiques comme des verites. En 2003, alors que les gouvernements americain et britannique justifient la guerre en Irak avec des preuves fabriquees, le titre sonne comme un bulletin de nouvelles. « Sit down. Shut up. Sit down. Shut up. » repete Yorke. Le message est clair.
« Sail to the Moon » est l’une des plus belles ballades de leur catalogue, avec un piano et des cordes qui creent une atmosphere de lullaby perturbee. « Backdrifts » est plus electronique, plus sombre. « Go to Sleep » integre une melodie de folk anglais dans un arrangement moderne. « Scatterbrain » est fragile et transparent.

Un album charniere
« Hail to the Thief » est souvent considere comme le moins essentiel de la discographie de Radiohead de cette periode. Cette appreciation est discutable. L’album est peut-etre moins formellement revolutionnaire que « Kid A », mais il est plus immediat, plus accessible, et contient quelques-unes des meilleures chansons de leur catalogue.
Le groupe reste a ce moment l’un des rares groupes de rock capables de vendre plusieurs millions d’albums tout en conservant une ambition artistique totalement intransigeante. « Hail to the Thief » est la preuve que cette contradiction peut etre tenue longtemps avec intelligence et conviction.
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