2007 Album

In Rainbows

par RADIOHEAD

4,0
Sortie 2007
Artiste RADIOHEAD

Le 10 octobre 2007, Radiohead fit quelque chose que personne n’avait jamais fait auparavant dans l’histoire de la musique populaire : le groupe mit en vente son septieme album, In Rainbows, directement sur son site internet, en laissant chaque acheteur decider librement du prix qu’il souhaitait payer. Cette decision revolutionnaire – qui intervint a l’epoque ou l’industrie musicale se debattait dans la crise du telechargement illegal – fit la une de tous les journaux du monde et lanca un debat qui dure encore. Mais reduire In Rainbows a ce seul coup de marketing serait une erreur grave. Car derriere la strategie de distribution se trouvait un album d’une beaute exceptionnelle, peut-etre le plus accompli et le plus humain que Thom Yorke, Jonny Greenwood, Ed O’Brien, Colin Greenwood et Phil Selway aient jamais enregistre ensemble. Apres la froideur calculee de Kid A et Amnesiac, apres les angularites de Hail to the Thief, Radiohead revenait a la chaleur, a la melodie, a la chanson dans ce qu’elle a de plus essentiel.

Le retour à la chaleur humaine

Pour comprendre la revolution qu’a constituee In Rainbows dans la trajectoire de Radiohead, il faut se souvenir de ce que le groupe avait fait depuis la fin des annees 1990. Apres le triomphe commercial et critique de OK Computer en 1997, les membres du groupe avaient tous declare publiquement leur lassitude du rock guitar-bass-drums et leur fascination pour la musique electronique, le krautrock, le jazz free. Kid A en 2000 et Amnesiac en 2001 etaient les fruits de cette revolution interne : des albums extraordinaires, mais delibrement froids, abstraits, qui semblaient repousser l’auditeur autant qu’ils l’invitaient. In Rainbows marque un mouvement inverse : les guitares reviennent, les melo dies s’epanouissent, les chansons ont des debuts, des milieux et des fins reconnaissables. Mais Radiohead n’est pas revenu en arriere : il a integre toutes ses experiences des annees 2000 pour creer un son uniquement reconnaissable, ou l’electronique et l’organique coexistent dans un equilibre parfait. L’enregistrement, fait dans la maison de campagne d’O’Brien et dans les studios Halsway Manor, capte une intimite que les albums precedents n’avaient jamais atteinte.

Des chansons immortelles

15 Step, qui ouvre l’album, est un piege parfait : son rythme en cinq temps, sa pulsation electronique et ses choeurs d’enfants installe immediatement un univers etrange et familier a la fois. Bodysnatchers est le moment le plus rock de l’album, avec des riffs de guitare qui rappellent la force brute de The Bends. Mais c’est Nude qui est peut-etre la revelation la plus stupefiant de l’album : une chanson que Yorke avait commencee a ecrire pendant les sessions de The Bends en 1995 et qui trouva finalement sa forme definitive douze ans plus tard, avec des cordes arrangees par Jonny Greenwood d’une tristesse poignante. Weird Fishes / Arpeggi est un chef-d’oeuvre de construction progressive, deux guitares acoustiques en conversation qui finissent par entrainer tout l’orchestre dans un tourbillon d’une beaute presque insupportable. All I Need part d’une basse obsessionnelle pour s’elever vers un finale orchestral qui est l’un des moments les plus sublimes de toute la discographie du groupe. House of Cards et Reckoner confirment que Radiohead, apres vingt ans de carriere, etait a son apogee creative.

Yorke et l’alchimie de l’intime

Une des grandes specificites de In Rainbows est la qualite des textes de Thom Yorke, plus personnels et moins cryptiques que par le passe. L’album tourne autour de themes amoureux – la dependance, la peur de la perte, la beaute de l’autre – traites avec une vulnerabilite que Yorke avait rarement laissee apparaitre aussi ouvertement. Dans All I Need, il chante : « Je suis une bete dans un tunnel ». Dans Reckoner : « Dediee a tous les etres humains ». Ces moments de simplicite apparente sont en realite le fruit d’un travail d’ecriture intense, ou Yorke cherchait a atteindre la plus grande economie de moyens pour dire les choses les plus importantes. Le contrast avec la complexite technique des arrangements de Jonny Greenwood cree une tension productive qui est au coeur de la reussite de l’album.

Un album qui a changé l’industrie

L’impact de In Rainbows sur l’industrie musicale ne peut pas etre sous-estime. L’experience du « pay what you want » a demontre que le lien direct entre les artistes et leur public pouvait fonctionner economiquement, ouvrant une voie que de nombreux artistes emprunterent dans les annees suivantes. Mais au-dela de cette dimension economique, l’album a pose une question fondamentale : quelle est la valeur d’une oeuvre musicale ? Combien est-on pret a payer pour quelque chose qui nous touche profondement ? Ces questions, qui resonent differemment dans l’ere du streaming ou la musique est devenue apparemment gratuite, etaient en avance sur leur temps. Musicalement, In Rainbows est entre immediatement dans les listes des meilleurs albums du XXIe siecle, et son influence sur une generation entiere de musiciens – de James Blake a bon nombre de producteurs de pop electronique contemporaine – est immense. Radiohead avait prouve une fois de plus qu’un grand groupe de rock pouvait rester un grand groupe de rock tout en continuant a evoluer, surprendre et emonvoir. C’est la definition meme de la grandeur artistique.

La note des passionnés

4,0 /5

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In Rainbows