2005 Album

X&Y;

par COLDPLAY

4,0
Sortie 2005
Artiste COLDPLAY

Il y a des albums qui arrivent avec le poids du monde sur les epaules. X&Y, troisieme opus de Coldplay, sort en juin 2005 sous une pression que peu de groupes ont jamais connue. Deux ans apres A Rush of Blood to the Head, qui avait valu au quatuor britannique deux Grammy Awards et une reconnaissance internationale sans precedent, le monde entier attend. Les fans, les critiques, les maisons de disques, les radios du globe entier : tous suspendus aux levres de Chris Martin. Le chanteur et pianiste, alors en couple avec l’actrice Gwyneth Paltrow, incarne a lui seul l’ambivalence de l’epoque : trop poli pour les punks, trop emouvant pour les cyniques, trop grand pour les petites salles et pourtant incapable d’assumer pleinement son statut de star. X&Y est cet album-charniere, grandiose et imparfait, qui dit autant sur l’etat du rock en 2005 que sur les doutes intimes d’un homme au sommet de sa gloire. Ce n’est pas le meilleur album de Coldplay. Mais c’est peut-etre le plus revelateur.

De Parachute a X&Y : la trajectoire d’un groupe solaire

Coldplay nait a Londres en 1996, dans les couloirs de l’University College. Chris Martin, Jonny Buckland, Guy Berryman et Will Champion forment un groupe qui, des ses premieres demos, affiche une sensibilite melancolique heritee de Radiohead, Travis et Badly Drawn Boy. Le premier album, Parachute (2000), produit par Ken Nelson, impose immediatement leur signature : des nappes de guitares cristallines, une voix de fausset hantee, des paroles qui parlent de peur, de perte et d’espoir fragile. Yellow devient l’un des tubes les plus reconnaissables de la decennie. Puis vient A Rush of Blood to the Head en 2002, plus sombre, plus ambitieux, avec des titres comme Clocks et The Scientist qui atteignent une forme de perfection emotionnelle rare dans le rock grand public. Ken Nelson reprend du service pour X&Y, aux cotes du groupe lui-meme coproducteur. Ensemble, ils batissent quelque chose de plus large, de plus cinematographique, parfois de plus ecrasant. Le processus d’enregistrement dure presque deux ans, jalonne de doutes et de recommencements. Martin dira plus tard que c’etait la periode la plus difficile de sa vie. Cela s’entend.

Speed of Sound, Fix You et la mecanique de l’emotion

L’album s’ouvre sur Square One, meditation lente et quasi cosmique qui pose immediatement le registre : Coldplay n’est plus un groupe de stade, c’est desormais une experience collective, presque rituelle. Puis arrive Speed of Sound, premier single et bombe absolue. Le piano en cascade, le choeur qui monte, la voix de Martin qui eclate sur le refrain : c’est du Coldplay distille a l’etat pur, efficace jusqu’a l’os. Les detracteurs parleront de formule, les fans de magie. Les deux ont un peu raison. Fix You est probablement la chanson la plus connue du groupe, celle que l’on entend dans les stades du monde entier depuis vingt ans. Son architecture est pourtant simple : un orgue discret, une guitare qui pleure, et cette montee finale qui fait pleurer les stades de soixante mille personnes. Il y a quelque chose de legrement manipulateur dans cette construction, et quelque chose d’absolument sincere aussi. C’est la contradiction fondamentale de Coldplay. White Shadows tente l’aventure epique avec bonheur, tandis que The Hardest Part revele une tendresse pop que le groupe n’assumait pas encore sur les albums precedents. Swallowed in the Sea flirte avec le romanesque. What If conclut l’ensemble dans une douceur presque troublante.

Talk : quand Coldplay sample Kraftwerk

Le moment le plus inattendu de X&Y reste sans conteste Talk, piste qui sample ouvertement le theme de Computer Love de Kraftwerk (1981). L’idee est audacieuse : prendre la froideur electronique des robots de Dusseldorf et la rechauffer avec la chaleur vocale de Chris Martin. Le resultat est etrange et fascinant. Kraftwerk avait autorise l’utilisation, ce qui constitue en soi une forme de benediction inattendue. Talk est le titre qui montre que Coldplay, sous son apparente lisibilite, nourrit des references plus larges et plus curieuses que ce que laisse entendre sa surface policee. C’est le moment ou le groupe touche a quelque chose de plus grand que lui-meme.

Un succes commercial colossal, une reception critique ambivalente

A sa sortie, X&Y explose tous les compteurs. Il devient l’album le plus vendu de l’annee 2005 dans le monde entier, avec plus de treize millions d’exemplaires ecoules. Les tournees qui suivent remplissent les plus grandes enceintes du globe. Pourtant, la critique est divisee comme jamais. Certains journaux voient dans cet album l’apogee du stadium rock emouvant, d’autres denoncent une surproduction qui etouffe les chansons sous les couches d’orchestration. Le NME, bible du rock britannique, lui accorde une note mediocre et l’accuse d’ennui bourgeois. Pitchfork, de son cote americain, parle de pomposity. Ces critiques ne sont pas entierement fausses. Il y a effectivement dans X&Y des moments ou le groupe se prend trop au serieux, ou la grandiloquence l’emporte sur la sincerite. Mais il y a aussi, et c’est l’essentiel, une vraie emotion qui traverse chaque sillon. Coldplay ne ment jamais sur ses intentions : le groupe veut toucher les gens, les reconforter, les elever. Sur X&Y, ils y parviennent plus souvent qu’on ne voudrait l’admettre. Vingt ans apres, l’album reste une piece maitresse d’une certaine idee du rock accessible, celle qui refuse de choisir entre la beaute et l’intelligence, entre le succes et l’integrite artistique.

La note des passionnés

4,0 /5

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