Dave Grohl est un homme qui n’aime pas se reposer. Batteur de Nirvana pendant les annees les plus explosives du rock des annees 1990, fondateur des Foo Fighters en 1994 apres la mort de Kurt Cobain, producteur, collaborateur insatiable : il incarne mieux que quiconque cette forme d’energie creatrice qui refuse de s’epuiser. En 2005, alors que les Foo Fighters viennent d’enchaîner quatre albums studio de plus en plus ambitieux, Grohl frappe un grand coup : il sort un double album. In Your Honor est une declaration d’intentions sans equivoque. Deux disques, deux univers : le premier electrique et incandescent, le second acoustique et intime. Une dualite qui dit tout sur la complexite d’un artiste toujours tiraille entre la fureur du rock de stade et la delicatesse de la chanson denuee. Taylor Hawkins a la batterie, Nate Mendel a la basse, Chris Shiflett a la guitare : le groupe est au sommet de sa cohesion, et cela s’entend dans chaque mesure de ce projet ambitieux et genereux, imparfait comme toutes les grandes oeuvres le sont toujours un peu.
Disque 1 : l’electrique rugissant et sans concession
Le premier disque s’ouvre sur le titre eponyme, In Your Honor, et le ton est donne immediatement : les guitares saturees de Grohl et Shiflett creent un mur de son digne des grandes heures du hard rock americain, mais avec cette touche melodique qui a toujours distingue les Foo Fighters de leurs contemporains plus monolithiques. Best of You est probablement le titre le plus connu de l’album, et l’un des plus grands singles de la decennie. Cette introduction progressive, cette montee vers un refrain cataclysmique, cette voix de Grohl qui passe de la douceur a la fureur en quelques secondes : c’est du rock anthemique dans ce qu’il a de plus pur. DOA est une declaration de guerre au conformisme musical, un punk-rock incisif qui rappelle pourquoi Grohl a toujours refuse de se laisser enfermer dans une formule. No Way Back et Come Back explorent des territoires plus complexes, avec des arrangements en couches qui temoignent d’une maturite compositionnelle grandissante. Hell est le moment le plus agressif du disque, un defouloir cathartique qui aurait pu figurer sur n’importe quel album metal de qualite. Resolve offre une respiration relative avant la fin du premier disque, une ballade rock qui annonce la transition vers l’acoustique.
Disque 2 : l’intimite retrouvee
Le second disque est une surprise totale pour quiconque ne connait des Foo Fighters que leurs bombes de stade. Depouille de toute production massive, ce volume acoustique revele un songwriting d’une sensibilite rare. Miracle est une berceuse presque fragile, chantee avec une douceur que Grohl reserve generalement pour ses moments les plus vulnerables. Another Round explore un folk-rock lumineux, influence par les grands auteurs americains des annees 1970, de James Taylor a Jackson Browne. Friend of a Friend est particulierement emouvante : ecrite initialement du temps de Nirvana, elle parle de Kurt Cobain et de Krist Novoselic avec une nostalgie retenue et profonde. C’est le moment le plus personnel de tout l’album, celui ou Grohl baisse enfin la garde completement. Over and Out conclut le disque avec une grandeur tranquille, comme un coucher de soleil apres une journee de tempete.
Taylor Hawkins : le coeur battant de la machine
Il faut parler de Taylor Hawkins, parce qu’on ne peut pas ecouter In Your Honor sans entendre sa contribution decisive. Sur le premier disque, sa batterie est une force de la nature : puissante, precise, melodique aussi, avec ce gout pour les fills dramatiques qui rappelle John Bonham sans jamais le copier servilement. Hawkins est le contrepoint ideal de Grohl : la ou le leader est souvent dans l’urgence et l’intensite, le batteur apporte une largeur, une respiration qui empeche la musique de s’etouffer dans sa propre ambition. Sa disparition en 2022, a cinquante ans, laisse un vide impossible a combler dans le rock mondial. Ecouter In Your Honor aujourd’hui, c’est aussi entendre un fantome genereux et solaire qui aimait son metier plus que tout.
Un double album qui n’avait pas peur de ses ambitions
A sa sortie, In Your Honor divise la critique. Certains saluent l’ambition du projet, la capacite des Foo Fighters a se reinventer sans trahir leur ADN. D’autres trouvent l’ensemble trop long, inegal, trop heterogene pour etre vraiment coherent. Ces critiques ne sont pas infondees. Un double album est par definition un exercice perilleux : il invite l’exces, la redondance, le manque de discipline editorial. Mais In Your Honor resiste a ces pieges plus souvent qu’a son tour. La dualite entre les deux disques n’est pas un gadget marketing : elle dit quelque chose de vrai sur Dave Grohl et sur la musique rock en 2005, sur cette tension constante entre la puissance brute et la fragilite emotionnelle, entre la scene de soixante mille personnes et la chambre d’hotel a quatre heures du matin. Vingt ans apres, l’album reste une oeuvre essentielle dans la discographie d’un groupe qui a traverse les decennies sans jamais vraiment trahir ce qui le rendait unique.
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