2006 Album

First Impressions of Earth

par The STROKES

4,0
Sortie 2006

The Strokes : First Impressions of Earth (2006)

Remontons un instant en 2001. « Is This It » debarque et re-invente le rock indie a lui seul, ou presque. Julian Casablancas, Nick Valensi, Albert Hammond Jr., Nikolai Fraiture et Fab Moretti deviennent instantanement les cinq icones d’une generation qui cherchait une reference, un style, une attitude. Le deuxieme album « Room on Fire » en 2003 confirme sans revolutionner. Et puis, en 2006, « First Impressions of Earth » arrive, plus long, plus ambitieux, plus divise. Les critiques tergiversent. Le public aussi. Mais avec le recul, cet album merite d’etre recconsidere : c’est le moment ou les Strokes ont ose sortir du cadre, avec les succes et les maladresses que cette transgression implique toujours.

Le poids de l’heritage

Il est impossible de comprendre « First Impressions of Earth » sans mesurer le poids que « Is This It » faisait peser sur ses successeurs. Cet album de 2001 avait ete salue comme le disque qui « sauvait le rock », formulation journalistique excessive mais revelatrice d’une attente collective. Les Strokes avaient ete places sur un piédestal d’ou toute evolution risquait d’etre percue comme une trahison ou une chute.

Julian Casablancas a clairement souffert de cette situation. Dans les interviews precedant la sortie de « First Impressions of Earth », il laissait transparattre une irritation croissante face aux attentes, une volonte de briser le moule qui lui avait ete impose, de montrer que les Strokes etaient capables de plus que la repetition d’une formule, aussi brillante fut-elle. Cet etat d’esprit explique beaucoup des choix de l’album.

Juicebox : une ouverture provocatrice

« Juicebox » ouvre l’album et annonce immediatement la couleur. Le riff de basse de Nikolai Fraiture est plus lourd, plus agressif que tout ce que les Strokes avaient propose auparavant. La voix de Casablancas est plus tendue, plus urgente. La production est plus dense, moins aeree que le son caracteristique de Gorden Raphael qui avait defini les deux premiers albums. C’est un acte de rupture delibere, une declaration que ce groupe n’allait pas se contenter de faire « Is This It 3 ».

La chanson est extraordinaire de bout en bout. Le pont, la structure, la facon dont l’energie monte et retombe : tout temoigne d’une maitrise plus grande de la composition, d’un groupe qui a appris a construire des chansons plus complexes sans perdre l’efficacite directe qui a toujours ete leur marque.

Heart in a Cage : l’emotionnel mis a nu

« Heart in a Cage » est peut-etre la chanson la plus personnelle que Casablancas ait jamais ecrite avec les Strokes. Il y a dans ce titre une vulnerabilite qui tranche avec la coolness etudiee des premiers albums. Le sentiment d’enfermement, de frustration, d’une vie dont on voudrait briser les limites sans savoir comment : c’est du Casablancas presque autobiographique, et cela donne a la chanson une qualite emotionnelle rare dans la discographie du groupe.

Les guitars de Valensi et Hammond Jr. tissent autour du texte un reseau de tensions et de liberations, ces jeux de questions et reponses entre les deux guitares qui ont toujours ete l’une des grandes forces des Strokes. Sur ce titre, ces echanges atteignent une sophistication nouvelle.

L’ambition de la duree

L’album dure cinquante et une minutes, soit presque deux fois la duree de « Is This It ». Cette ambition volumetrique n’est pas sans consequence : certains morceaux semblent moins indispensables que d’autres, l’album accuse quelques longueurs que les deux premiers ne connaissaient pas. Mais cette generosité est aussi une vertu : les Strokes de « First Impressions » sont un groupe qui a des choses a dire, qui ne se censure pas, qui prefere l’exces a la concision parfois calculee d’avant.

« Vision of Division » est le morceau le plus long jamais enregistre par les Strokes, une epopee de cinq minutes et demie qui s’autorise une montee en puissance progressive, un voyage de la retenue vers l’explosion. C’est le genre de chanson que « Is This It » n’aurait jamais accueillie, et c’est peut-etre l’indication la plus claire de la direction dans laquelle Casablancas voulait amener le groupe.

La reception et la reevaluation

A sa sortie, « First Impressions of Earth » recoit des critiques mitigees. Les partisans des deux premiers albums regrettent l’abandon de la concision cool d’antan. D’autres saluent l’ambition, la prise de risques, la maturation. Les ventes restent respectables mais sans atteindre les sommets des premiers albums. Le groupe connait apres cela une periode de transition, de tensions internes, de projets solos.

Avec le recul de presque vingt ans, « First Impressions of Earth » apparait comme un disque courageux, imparfait mais plein de vie, le moment ou les Strokes ont choisi de se mettre en danger plutot que de jouer la securite. C’est souvent la marque des artistes serieux.

Nick Valensi, Albert Hammond Jr. et la section guitare

Un aspect que la critique de 2006 a peut-etre sous-estime est la qualite de jeu de guitare sur cet album. Nick Valensi et Albert Hammond Jr. ont toujours ete l’un des tandem de guitares les plus complementaires du rock independant de leur generation, mais sur « First Impressions of Earth » ils s’autorisent des solos plus developpés, des textures plus riches, des interactions plus complexes que sur les deux premiers albums. « Evening Sun » en est un bel exemple, avec ses parties de guitare qui s’entrelacent dans un dialogue presque conversationnel.

Hammond Jr. en particulier traverse cette periode en developpant un style de jeu de plus en plus personnel, ou le riff economy des premiers albums laisse place a une expressivite plus grande. Cette evolution instrumentale est l’une des dimensions les moins commentees mais les plus interessantes de « First Impressions », un album qui prouve que les Strokes etaient vraiment des musiciens en progression et pas seulement des poseurs avec de bons cheveux.

Fab Moretti a la batterie et Nikolai Fraiture a la basse constituent une section rythmique que beaucoup de groupes leur envieraient. Sur cet album, ils se permettent quelques relachements de la precision mecanique des debuts pour aller vers quelque chose de plus charnel, de plus groove, qui sert bien les nouvelles ambitions du groupe. Cette evolution est coherente avec la direction generale de l’album : moins de minimalisme calcule, plus de generositemusiale.

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