You Could Have It So Much Better
par FRANZ FERDINAND
Glasgow, cette ville grise et magnifique qui a donne au monde les Jesus and Mary Chain, Travis, Mogwai et Belle and Sebastian, frappe encore un grand coup en 2005. Franz Ferdinand, qui avait stupefie la planete rock avec leur premier album eponyme en 2004 et le hit irrésistible Take Me Out, reviennent moins d’un an et demi plus tard avec un deuxieme opus qui confirme tout ce que le premier avait promis. You Could Have It So Much Better : le titre lui-meme est une declaration de superiorite aesthetique, presque arrogante, lancee comme un defi aux contemporains. Alex Kapranos, chanteur et principal compositeur, et Nick McCarthy, son acolyte guitariste, forment un des tandems les plus efficaces du rock britannique de la decennie. Leur musique mixe le post-punk anguleux de Wire et Gang of Four avec une sensibilite pop melodique qui doit autant aux Kinks qu’a la new wave des annees 1980. Le Mercury Prize obtenu pour le premier album les a confirmes dans leur statut de groupe le plus excitant de leur generation. Le second album devait confirmer ou infirmer cette promesse. Il la confirme.
Glasgow et la tradition du rock anguleux britannique
Pour comprendre Franz Ferdinand, il faut comprendre Glasgow. La ville a une relation particuliere avec la musique que ses groupes font : il y a dans le rock glaswegien quelque chose de plus abrupt, de moins poli que dans le rock londonien, une fierte industrielle qui se traduit en riffs directs et en paroles sans fioritures. Franz Ferdinand porte cette heritage, mais avec une sophistication theorique inattendue. Kapranos et McCarthy, qui se sont formes dans les milieux artistiques et academiques de la ville, apportent une dimension intellectuelle a leur punk-pop : ils citent Bertolt Brecht aussi volontiers que Johnny Ramone, evoquent le constructivisme russe dans le design de leurs pochettes, et construisent des chansons ou la forme et le fond sont toujours en dialogue. Ce n’est pas du rock pour intellos : c’est du rock fait par des gens qui pensent, et ca fait une difference enorme dans la texture finale de la musique. Leur deuxieme album, plus confident et plus aventureux que le premier, montre un groupe qui a pris la mesure de ses propres forces.
The Fallen, Do You Want To et la mecanique pop parfaite
L’album s’ouvre sur The Fallen, qui pose immediatement un registre plus sombre et plus ambitieux que le premier disque. La guitare de McCarthy y est particulierement autoritaire, dessinant un riff anguleux qui doit beaucoup a Gang of Four mais en version dansante et accessible. Do You Want To est le single le plus evident du disque : une declaration d’amour agressif et plein d’humour, avec ce groove irresistible et cette voix de Kapranos qui sait toujours exactement comment doser la seduction et la menace. Eleanor Put Your Boots On est une surprise magnifique : une ballade pop presque classique, tendre et lumineuse, qui montre que le groupe sait sortir de sa zone de confort avec grace. Walk Away est une meditation plus sombre sur la rupture, avec des arrangements plus complexes et une production plus elaboree que tout ce que le premier album avait propose. Evil and a Heathen est le moment le plus proche du post-punk pur, avec une tension rythmique qui rappelle les meilleurs moments de The Fall. You’re the Reason I’m Leaving conclut l’ensemble avec une ironie delicieuse, un au-revoir gracieux et cingle a quelqu’un qu’on est finalement soulagé de perdre.
L’influence de Gang of Four : la danse comme acte politique
On ne peut pas parler de Franz Ferdinand sans parler de Gang of Four. Le groupe de Leeds, actif a la fin des annees 1970 et au debut des annees 1980, avait invente une forme de rock anguleux, politiquement charge et dansant, qui influencera des generations de groupes. Franz Ferdinand est leur heritier le plus direct et le plus revendique. Kapranos a souvent cite Entertainment! (1979) comme l’une des references fondamentales de son travail. Mais la ou Gang of Four etait parfois austre et didactique, Franz Ferdinand injecte une joie physique, un plaisir du riff et de la danse, qui rend leur musique accessible sans la vider de sa substance. C’est la leur grande reussite : faire bouger les corps sans endormir les esprits.
Un deuxieme album qui consolide un heritage
A sa sortie en octobre 2005, You Could Have It So Much Better est accueilli avec enthousiasme par la critique britannique, plus moderement par la critique americaine qui n’avait pas autant accroche au premier album. Il se vend tres bien, sans atteindre les chiffres extraordinaires de son predecesseur, ce qui est somme toute logique. Les deuxiemes albums de groupes qui ont explose avec leur debut portent toujours une forme de malédiction : on les compare inevitablement a ce qui est deja devenu mythique. Franz Ferdinand resiste a cette pression avec intelligence : ils ne cherchent pas a refaire Take Me Out, ils cherchent a grandir. Et ils y parviennent. La production, assuree par Rich Costey, est plus soignee, plus elaboree, sans perdre la spontaneite qui faisait le charme du premier disque. Vingt ans apres, You Could Have It So Much Better reste l’album ou Franz Ferdinand a prouve qu’il etait un grand groupe, pas seulement un grand single.
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