Londres, 2005. Dans le sillage du garage rock revival inspire par The Strokes et les Libertines, une nouvelle vague de groupes londoniens emerge avec une urgence particuliere : ils ne veulent pas parler de rock and roll, de sexe et de rebellion generique. Ils veulent parler de leur vie reelle, de la vie en ville, du trajet quotidien en metro, des petits boulots qui tuent, des apres-midis de chômage et des nuits trop longues. Les Rakes sont de ceux-la. Alan Donohoe, chanteur et compositeur principal, et ses trois camarades londonniens sortent avec Capture/Release l’un des albums debut les plus incisifs et les plus honnetement situes socialement du rock britannique de la decennie. Le titre lui-meme est programme : capturer quelque chose de la realite, puis le relacher dans le monde. C’est exactement ce que font ces douze pistes : elles capturent la vie quotidienne londonienne avec une precision quasi documentaire et la restituent sous forme de post-punk nerveusement dansant, sous influence directe des Talking Heads, de Television et de Wire. Personne ne fait ca aussi bien qu’eux cette annee-la.
Londres comme matiere premiere artistique
Il y a une longue tradition dans le rock britannique d’albums qui prennent la ville comme sujet et comme matiere. Parklife de Blur (1994) en est l’exemple le plus celebre : cet inventaire joyeux et melancolique de la vie ordinaire anglaise, vu depuis les parcs, les arcades de jeux et les pubs de banlieue. The Rakes s’inscrivent dans cette tradition, mais leur Londres est plus sombre, plus precaire, plus angoissant. Ce n’est pas la ville des parcs et des pubs conviviaux : c’est la ville des open-plan offices, des transports en commun bondés, des loyers impossibles et des relations humaines reduites a leur plus simple expression fonctionnelle. Donohoe ecrit comme un journaliste de terrain, avec un oeil pour le detail concret et un refus categorique du lyrisme abstrait. Ses paroles sont remplies de lieux, d’heures, de montants de salaires, de noms de rues. C’est une musique ancrée dans un espace et un temps precis, et c’est precisement ce qui la rend si universellement reconnaissable pour quiconque a vecu dans une grande metropole contemporaine.
Work Work Work, 22 Grand Job et la critique du travail salarie
Strasbourg ouvre l’album avec une reference geographique enigmatique qui ancre immediatement le groupe dans une Europe mobile, celle des jeunes gens qui circulent entre les villes pour trouver du travail ou une vie moins etroite. Le riff de guitare, anguleux et repetitif comme un mecanisme d’horloge, pose le tempo du reste : les Rakes jouent vite, sec, avec un sens du groove qui doit plus a Television qu’a The Jam. Work Work Work (Pub Club Sleep) est le titre qui a le plus frappe les esprits : une description de la routine infernale du jeune travailleur londonien, le cycle bureau-pub-sommeil-bureau repris a l’infini, racontee avec une ironie noire qui n’exclut pas la compassion. Le riff obsessionnel qui sous-tend la chanson mime parfaitement la repetition qu’elle decrit. 22 Grand Job est encore plus direct : une chanson sur un salaire precis, vingt-deux mille livres par an, et sur ce que ce chiffre signifie en termes de contraintes et de frustrations dans le Londres de 2005. C’est du rock documentaire, presque journalistique, mais avec une energie physique qui fait bouger les pieds pendant que le cerveau enregistre l’information.
All Too Human : l’heritage de Wire et Television
All Too Human est peut-etre le titre qui revele le plus clairement les influences des Rakes. Le titre lui-meme cite presque directement Nietzsche, ce qui est en soi un marqueur d’un certain type d’intelligentsia rock britannique. Mais musicalement, c’est vers Wire et Television que la chanson se tourne : cette guitare claire et melodique, cette basse qui marche plutot qu’elle ne groove, cette batterie econome et precise. Wire, groupe post-punk londonien des annees 1970, avait invente une forme de minimalisme musical d’une elegance extreme sur des albums comme Pink Flag (1977) et Chairs Missing (1978). Television, quintette new-yorkais autour de Tom Verlaine, avait pousse la guitare post-punk vers des territoires presque impressionnistes. Les Rakes inherent de ces deux traditions et les appliquent a un sujet contemporain avec intelligence.
Un album debut qui ne vieillit pas
Open Book conclut l’album avec une ouverture inhabituelle, une invitation a la transparence dans un monde qui prefere les codes et les masques. C’est une conclusion appropriee pour un album qui a passe ses quarante minutes a vouloir nommer les choses par leur nom, a refuser les metaphores consolatrices et les envolees lyriques complaisantes. Les Rakes connaitront un succes critique considerable en Grande-Bretagne mais ne perceront jamais vraiment au-dela. Le groupe se separera quelques annees plus tard, laissant une discographie courte mais dense. Capture/Release reste leur oeuvre la plus accomplie, celle qui dit le plus clairement ce qu’ils avaient a dire sur leur epoque et leur ville. Vingt ans apres, cet album sonne toujours comme un document vivant : la vie londonienne de 2005 y est preservee avec une precision qui fait mal, comme une photo de quelque chose qu’on pensait avoir oublie et qui revient d’un seul coup, intact et douloureux et beau.
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