Pieces of the People We Love
par The RAPTURE
The Rapture : Pieces of the People We Love (2006)
New York, debut des annees 2000. Un mouvement impossible a nommer avec precision est en train de se former dans les clubs de Brooklyn et de Manhattan, quelque chose qui prend la froideur anguleuse du post-punk britannique des annees quatre-vingt, la chaleur democratique du funk et de la disco, et les fait fusionner dans un melange electroduisant qui va faire danser des gens qui n’avaient jamais danse sur ce genre de musique. The Rapture est au coeur de cette revolution joyeuse, et « Pieces of the People We Love », leur troisieme album, en 2006, constitue leur declaration d’intentions la plus accomplie.
La connection DFA
Impossible de parler des Rapture sans mentionner DFA Records, le label fonde par James Murphy et Tim Goldsworthy qui allait devenir l’epicentre de cette scene dance-punk new-yorkaise. Murphy lui-meme, avant de devenir la superstar de LCD Soundsystem, avait produit « House of Jealous Lovers » en 2003, le premier grand single des Rapture, le morceau qui avait retourne les dancefloors de New York en leur proposant quelque chose d’inattendu : une urgence post-punk mise au service d’un groove que vous ne pouviez pas resister.
Pour « Pieces of the People We Love », le groupe fait le choix de travailler avec Danger Mouse (Brian Joseph Burton), qui commencait a cette epoque sa transformation en producteur incontournable apres le scandale createur du « Grey Album » et le succes de Gnarls Barkley. Ce choix marque une evolution sonore : l’album est plus poli, plus accessible, sans pour autant trahir l’energie brute qui avait fait la reputation du groupe.
Get Myself Into It : l’hymne parfait
« Get Myself Into It » est peut-etre la chanson qui resume le mieux ce que les Rapture savent faire mieux que quiconque. Ce groove de basse qui s’installe des les premieres secondes et ne vous lache plus, ces guitares angulaires qui decoupent l’espace sonore avec precision, cette voix de Luke Jenner qui oscille entre la tension et la liberation. Le titre est une invitation a se jeter dans quelque chose sans trop reflechir, a faire confiance a son corps plutot qu’a sa tete. Message simple mais livre avec une conviction totale.
En concert, « Get Myself Into It » transformait systematiquement n’importe quel public en masse en mouvement unifie. C’est ce que les meilleurs morceaux de dancefloor savent faire : effacer momentanement les individualites pour creer quelque chose de collectif et de partagé.
The Sound et les autres moments forts
« The Sound » est un autre sommet de l’album. Plus clairement pop que beaucoup des creations precedentes des Rapture, le titre montre que le groupe n’a pas peur d’aller chercher des audiences plus larges sans sacrifier son identite fondamentale. La production de Danger Mouse apporte ici exactement ce qu’elle devait apporter : une brillance supplementaire, un soin particulier apporte aux details sonores, sans jamais etouffer la vie qui est dans la musique.
Luke Jenner chante avec cette voix particuliere qui peut sembler excessive au premier abord mais qui revele, a l’ecoute repetee, une vraie expressivite, une capacite a mettre des mots sur des etats emotionnels specifiques que la musique de dancefloor explore rarement avec cette profondeur. Les Rapture ne font pas que vous faire danser, ils vous font danser sur quelque chose qui a du sens.
Post-punk et dancefloor : une synthese naturelle
La question que pose « Pieces of the People We Love », consciemment ou non, est celle de la compatibilite entre l’intellectualisme post-punk et la dimensionphysique, corporelle, democratique de la musique de danse. Les groupes anglais des annees quatre-vingt avaient souvent sacrifie la danse sur l’autel de la serieux artistique, comme si bouger les hanches etait incompatible avec avoir quelque chose d’intelligent a dire.
Les Rapture et leurs contemporains DFA repondent a cette fausse opposition avec une evidence desarmante : la basse peut etre a la fois facheusement addictive et musicalement sophistiquee. Le groove peut coexister avec l’angoisse existentielle. On peut etre passe par The Fall, Wire et Gang of Four et quand meme vouloir que les gens dansent. Cette synthese est le grand heritage de la scene new-yorkaise du debut des annees deux mille.
L’inscription dans une epoque
2006 est une annee charniere pour cette scene. LCD Soundsystem sort « Sound of Silver » l’annee suivante, consolidant ce que les Rapture et quelques autres avaient inaugure. La dance-punk comme genre est a son apogee commercial et critique, avant que la lassitude inevitabledu cycle des tendances ne s’installe. « Pieces of the People We Love » arrive au bon moment, capture une energie collective qui n’allait pas durer indefiniment sous cette forme.
Le groupe allait connatire des turbulences dans les annees suivantes (departures de membres, longue pause), mais cet album reste un document essentiel de ce que New York pouvait produire quand ses musiciens les plus inventifs decidaient de faire danser les gens avec intelligence. Ce n’est pas rien. C’est meme beaucoup.
L’instrumentation : la basse comme voix principale
Un des choix les plus determinants de « Pieces of the People We Love » est de placer la basse au coeur absolu du mix. Gabriel Andruzzi, Matt safer et Vito Roccoforte forment une section rythmique qui comprend que dans la musique de danse, la basse n’est pas un soutien mais une voix narrative a part entiere. Les lignes de basse de cet album sont reconnaissables, memorables, elles portent les chansons autant que les guitares et la voix.
Cette approche bass-forward est directement heritee du funk de James Brown et du disco, mais filtree par la sensibilite post-punk du groupe. On entend Gang of Four dans la maniere dont les guitares et la basse se partagent les espaces, comment le silence est utilise autant que le son pour creer la tension. Danger Mouse a compris cette dynamique et l’a servie avec une production qui laisse respirer chaque element sans jamais les ecraser les uns les autres.
La batterie de Vito Roccoforte est un element souvent sous-estime dans l’equation Rapture. Preciseparfois militaire, capable d’eclats explosifs quand la musique l’exige, toujours au service du groove collectif plutot que de la demonstration individuelle : c’est exactement le type de jeu qu’il faut derriere cette musique, et Roccoforte le fait avec une evidence qui fait oublier a quel point c’est difficile de maintenir cette discipline sur la duree d’un album entier.
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