Clap Your Hands Say Yeah, CLAP YOUR HANDS SAY YEAH (2005) : l’indie miracle auto-produit
Il y a eu des albums distribués par internet avant CYHSY. Il y en aura d’autres après. Mais en 2005, quand Clap Your Hands Say Yeah sort son premier album en auto-production, sans label, sans promotion traditionnelle, uniquement via leur site internet et le bouche-à-oreille des blogs musicaux, c’est encore une nouveauté. Et le résultat est stupéfiant : en quelques semaines, l’album s’arrache. Les commandes affluent depuis le site du groupe. Les magazines les plus influents de la presse indie américaine et britannique en font leur coup de coeur de l’année.
Alec Ounsworth, chanteur et compositeur principal, Lee Sargent et Robbie Guertin aux guitares, Tyler Sargent à la basse, Sean Greenhalgh à la batterie. Un groupe de Philadelphia et New York qui pratique un indie rock héritier de Talking Heads, du Velvet Underground et des post-punk britanniques des années quatre-vingt.
La voix d’Ounsworth et ses surprises
La voix d’Alec Ounsworth est un instrument particulier. Haute, légèrement nasal, avec un vibrato qui peut paraître étrange à la première écoute. Elle ressemble à quelque chose entre David Byrne des Talking Heads et une version accélérée de Thom Yorke. Divisante au premier abord, elle devient addictive à la troisième écoute. Elle porte quelque chose d’authentique, d’inhabituellement personnel dans sa façon de phrasé.
Is This Love? et l’énergie des débuts
« Is This Love? » est l’une des ouvertures les plus efficaces de l’album. Un riff de guitare qui avance sans permission, une batterie qui pousse, la voix d’Ounsworth qui entre et qui ne vous lâche plus. La chanson pose la question fondamentale de l’album : qu’est-ce que l’amour, qu’est-ce que la connexion entre deux personnes, comment sait-on qu’on n’est pas seul dans l’univers ? C’est indie rock, mais indie rock qui pense.
Pitchfork et la critique musicale en ligne
La trajectoire de Clap Your Hands Say Yeah est liée à celle de Pitchfork Media, le webzine de critique musicale qui deviendra la référence de la critique indie dans les années deux mille. Une bonne critique sur Pitchfork en 2005 peut faire ou défaire une carrière. CYHSY reçoit des notes exceptionnelles, et les serveurs de leur site s’effondrent sous le nombre de commandes.
C’est le premier exemple vraiment emblématique du nouveau circuit de distribution musicale : un groupe crée une oeuvre, la distribue directement aux fans via internet, des critiques influents l’amplifient, et l’album se vend sans passer par les circuits traditionnels du major record system. Dix ans avant que le streaming ne change tout, CYHSY préfigure ce modèle.
Talking Heads et la dette assumée
On ne peut pas parler de Clap Your Hands Say Yeah sans évoquer Talking Heads. Les references sont présentes partout : dans le sens du groove asymétrique, dans la façon dont les guitares créent des textures répétitives et hypnotiques, dans l’intellectualité légèrement anxieuse des textes. Ounsworth n’a jamais nié cette influence. Au contraire, il l’assume comme un point de départ.
Mais CYHSY est plus que du Talking Heads 2005. Ils apportent leur propre sensibilité, leur propre rapport à la mélodie, leur propre façon de vivre dans le rock de leur époque.
Un album qui définit une ère
Ce premier album de CYHSY est l’un des documents les plus importants de l’indie rock des années deux mille. Il représente à la fois une façon de faire de la musique, une façon de la distribuer, et une façon d’en parler. Son succès sans infrastructure marketing traditionnelle a ouvert une porte par laquelle des dizaines d’artistes sont passés ensuite. Et musicalement, il reste une écoute indispensable pour comprendre ce qu’était le rock indépendant américain au milieu des années deux mille.
The Skin of My Yellow Country Teeth et l’identité sonore
« The Skin of My Yellow Country Teeth » est l’une des chansons les plus représentatives de ce que CYHSY peut faire quand ils s’y mettent vraiment. La structure est complexe, avec des changements de tempo, des sections qui s’interrompent et reprennent, une construction qui semble chaotique mais qui est rigoureusement planifiée. Ounsworth chante avec une précision qui contraste avec le caractère apparemment fragmentaire de l’arrangement. C’est cette tension entre le chaos apparent et l’ordre sous-jacent qui donne à CYHSY sa personnalité distinctive. Ils ne font pas du rock poli et prévisible. Ils font du rock qui surprend, qui déstabilise légèrement, qui demande à l’auditeur un peu plus d’attention que la moyenne. Dans le paysage indie de 2005, c’est une position courageuse et finalement gagnante. L’album a tenu sa promesse de durabilité : vingt ans après, il reste une reference pour les amateurs de rock indépendant américain qui valorisent l’originalité et l’intelligence.
La suite et la leçon
Le deuxième album de CYHSY, « Some Loud Thunder » (2007), a déçu certains fans qui attendaient une confirmation du premier. C’est le lot de beaucoup de groupes qui réussissent un premier album extraordinaire sans infrastructure commerciale : les attentes explosent et la réalité du deuxième disque se mesure à un standard impossible. Mais « Clap Your Hands Say Yeah » reste intact dans sa valeur historique. Il a prouvé que le modèle de distribution indépendante par internet pouvait fonctionner, que la critique en ligne avait le pouvoir de créer des succès, et que la musique indie américaine avait encore des choses neuves à dire.
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