2006 Album

The Eraser

par Thom YORKE

4,0

En 2006, Thom Yorke prend tout le monde de court. Alors que Radiohead navigue dans les eaux troubles de l’apres-Hail to the Thief, le chanteur sort en catimini un album solo qui ressemble moins a une escapade qu’a une declaration d’independance. The Eraser est une oeuvre etrange, derangeante, construite dans l’ombre des studios avec son complice de toujours Nigel Godrich. Pas de guitares saturees, pas de montees en puissance cathartiques, pas de Jonny Greenwood a la baguette. Juste Thom Yorke, ses machines, ses loops electroniques et cette voix de fausset qui vous lacere le coeur depuis Creep. L’album arrive comme un murmure dans la nuit numerique de 2006, annee ou iTunes commence a imposer sa loi et ou les majors paniquent devant le telechargement illegal. Yorke, lui, s’en moque. Il fait de l’art pour l’art, de la musique pour les insomniaques, pour les angoissees de la modernite acceleree. The Eraser est un disque de nuit, un disque de pluie fine sur les vitres d’une ville qui ne dort jamais.

La Solitude du Sprinter de Longue Distance

Thom Yorke n’est pas n’importe quel chanteur. Depuis la revelation mondiale de The Bends en 1995 et l’explosion cosmique de OK Computer en 1997, il porte le poids du monde sur ses epaules freles. Avec Kid A en 2000, il avait deja tranche les ponts avec le rock traditionnel, plongeant Radiohead dans un electronique glacial qui avait scinee la fanbase en deux camps irreconciliables. The Eraser va encore plus loin dans cette direction, mais sans le filet de securite du groupe. Yorke est seul face a ses demons, face a ses machines, face a la page blanche. Nigel Godrich, producteur historique de Radiohead, assure la production avec sa maestria habituelle – cette capacite unique a faire sonner l’electronique comme quelque chose d’organique, de respirant, de vivant. Les deux hommes ont travaille en dehors des sessions Radiohead, comme des voleurs, assemblant des textures sonores la ou d’autres auraient cherche des accroches commerciales. Le resultat est un album qui demande de l’attention, de la patience, presque de la meditation. On n’ecoute pas The Eraser en faisant autre chose. On s’y plonge ou on passe a cote.

Anatomie d’un Chef-d’Oeuvre Electronique

La chanson-titre qui ouvre l’album pose immediatement le decor : un loop de piano melodieux, une basse electronique sourde, et la voix de Yorke qui flotte au-dessus comme un revenant. « The more you try to erase me / The more, the more, the more that I appear ». C’est a la fois une declaration existentielle et une parabole politique. Yorke, militant ecologiste convaincu, ne fait jamais de la musique sans une arriere-pensee politique. Analyse suit, plus perturbant encore, avec ses arpèges digitaux et ses silences qui parlent. The Clock est peut-etre le moment le plus intense de l’album, une piece quasi-industrielle ou la pulsation electronique devient physiquement oppressante. Puis vient Black Swan, que beaucoup considerent comme le sommet de l’oeuvre, une chanson qui anticipe deja les theories de Nassim Nicholas Taleb sur les evenements imprevus qui changent le monde. Skip Divided apporte une douceur trompeuse, avant que Atoms for Peace – qui donnera son nom au supergroupe forme avec Flea et Joey Waronker quelques annees plus tard – ne vienne tout fracasser. And It Rained All Night est un moment de grace pure, presque chorale. Et puis il y a Harrowdown Hill.

Harrowdown Hill : La Chanson la Plus Courageuse de 2006

Il faut s’arreter sur Harrowdown Hill, peut-etre la chanson la plus politiquement courageuse sortie cette annee-la. Harrowdown Hill est le nom de la colline dans l’Oxfordshire ou le corps de David Kelly a ete retrouve en 2003. Kelly etait l’expert en armement du gouvernement britannique qui avait mis en doute les assertions de Tony Blair sur les armes de destruction massive en Irak – les fameuses « preuves » qui justifieraient l’invasion illegale du pays. Sa mort, officiellement presentee comme un suicide, a fait l’objet de theories du complot persistantes. Yorke ne dit pas que Kelly a ete assassine. Il pose des questions, il exprime un malaise, il refuse l’official narrative avec l’obstination tranquille de celui qui a decide que la verite vaut plus que la tranquillite. Chanter cela en 2006, en plein coeur de la guerre en Irak, alors que Blair et Bush sont encore au pouvoir, c’est un acte de bravoure rare dans le monde du showbiz. La chanson est belle comme une elegie, derangeante comme un cauchemar lucide.

L’Heritage d’un Disque Incompris

A sa sortie, The Eraser est accueilli avec respect mais aussi une certaine perplexite. Les fans de Radiohead le trouvent trop minimal, trop cerebral, trop froid. Les amateurs d’electronique pure le trouvent trop pop, trop attache a la chanson traditionnelle. C’est exactement la que reside son interet : Yorke habite un espace intermediaire inconfortable, entre deux mondes, et il s’y sent comme un poisson dans l’eau. L’album se vend honorablement mais n’explose pas les charts. Peu importe. Avec le recul, il apparait comme l’un des albums solo les plus importants de sa generation, une oeuvre qui a ouvert la voie aux futurs projets Atoms for Peace, aux albums Radiohead suivants (In Rainbows, The King of Limbs), et meme au mouvement plus large de musiciens de rock traditionnels qui embrassent l’electronique sans reniement ni compromis. Thom Yorke a prouve avec The Eraser qu’un homme seul avec ses machines peut creer quelque chose d’aussi riche et d’aussi emouvant que le meilleur rock de groupe. C’est une verite simple mais revolutionnaire.

La note des passionnés

4,0 /5

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