Without You I’m Nothing
par PLACEBO
Without You I’m Nothing, PLACEBO (1998) : la beaute trouble des freaks
Il y a des disques qui sentent la nuit blanche, le maquillage qui coule et les amours impossibles. Paru en octobre 1998 chez Hut, sous-label de Virgin, deuxieme album de Placebo, Without You I’m Nothing est de ceux-la. Un disque de freaks, fait par des freaks, pour des freaks, comme le resumera le NME avec justesse. Le trio mene par l’androgyne Brian Molko y affine son rock alternatif venimeux, glam et decadent, et signe l’oeuvre qui le fait passer du statut d’espoir a celui de groupe culte.
Brian Molko, l’androgyne magnifique
Au centre de tout, il y a Brian Molko. Voix nasillarde et perchee reconnaissable entre mille, silhouette gracile, maquillage et vernis a ongles : le chanteur de Placebo incarne une androgynie assumee, provocante, dans un paysage rock britannique encore largement macho. A ses cotes, le Suedois Stefan Olsdal a la basse et Steve Hewitt a la batterie, ce dernier ayant remplace Robert Schultzberg apres le premier album. Le trio cultive une esthetique de l’ambiguite, du trouble, de la sexualite fluide, qui en fait des heritiers directs du glam des annees 70.
Pure Morning, le coup d’eclat
Le disque s’ouvre sur un coup de maître : « Pure Morning », single phare produit a part par Phil Vinall, batie sur une boucle de guitare hypnotique et ce refrain devenu mantra, a friend in need’s a friend indeed. Le morceau grimpe a la quatrieme place des charts britanniques et impose Placebo sur les ondes. Sa structure repetitive, presque dance, tranche avec le rock guitare ambiant et annonce un groupe qui ne fera jamais rien comme les autres. Une entree en matiere parfaite, etrange et irresistible.
Every You Every Me et le cinema
Autre sommet, « Every You Every Me » connaît une seconde vie grace au cinema : le titre figure dans le film Sexe Intentions, ou Cruel Intentions, succes adolescent de 1999, et touche ainsi un public bien plus large que celui du rock alternatif. Avec son riff acere et son refrain obsedant, la chanson devient l’un des classiques du groupe. « You Don’t Care About Us » complete une moisson de singles d’une efficacite redoutable, prouvant que Placebo savait conjuguer noirceur et accroche pop.
L’ombre tutelaire de Bowie
Impossible de parler de Placebo sans evoquer David Bowie. Le Thin White Duke, fan revendique du groupe, les prend sous son aile, les invite sur scene et prete meme sa voix a une version du morceau-titre « Without You I’m Nothing », enregistree au printemps 1999 et sortie en single. Cette benediction du maître du glam et de l’ambiguite scelle la filiation : Placebo se pose en heritier de l’esprit Bowie, celui de la metamorphose permanente et du refus des cases. Un parrainage prestigieux qui en dit long sur la place du groupe.
Les demons et la decadence
Thematiquement, Without You I’m Nothing plonge dans les eaux troubles : drogue, sexualite, ali, vulnerabilite, insecurite. Molko a explique chercher moins la provocation gratuite que l’expression d’une agoraphobie, d’une fragilite intime. Le disque degage une atmosphere de decadence urbaine, de fete qui tourne mal, de solitude au milieu du bruit. Cette noirceur assumee, ce gout pour les zones d’ombre de l’existence, parle a toute une generation d’adolescents qui se reconnaissent dans le mal-etre elegant du groupe.
Le succes des marges
Septieme des charts britanniques, disque de platine au Royaume-Uni, plus d’un million d’exemplaires ecoules dans le monde : le succes est au rendez-vous, et c’est presque paradoxal pour une musique aussi farouchement a la marge. Dans l’apres-Britpop, alors que la fete Oasis-Blur s’essouffle, Placebo incarne une alternative plus sombre, plus europeenne, plus ambigue. Le groupe deviendra particulierement populaire en France, ou son esthetique decadente trouve un public fidele et durable. La tournee sera mouvementee, Olsdal se cassant un bras en tombant de scene, Molko souffrant du dos.
La France, terre d’accueil
Comme beaucoup de groupes alternatifs a l’esthetique tranchee, Placebo a trouve en France un public d’une fidelite exemplaire. L’androgynie de Molko, le romantisme noir des chansons, ce melange de glam et de spleen parlaient a une sensibilite hexagonale toujours friande de figures decadentes et stylisees. Les concerts du trio dans l’Hexagone affichaient complet, et l’album s’y est durablement installe. Cette reconnaissance europeenne, parfois superieure a celle du marche britannique, a accompagne Placebo tout au long de sa carriere. Without You I’m Nothing fut l’un des disques qui scellerent ce lien particulier entre le groupe et un public continental conquis par sa singularite assumee.
Un classique de l’ambiguite
Reecoutez Without You I’m Nothing aujourd’hui : sa modernite frappe encore. A l’heure ou les questions de genre et de fluidite occupent le devant de la scene, Placebo apparaît comme un precurseur, un groupe qui posait deja ces questions avec panache a la fin des annees 90. Mais au-dela du discours, ce sont les chansons qui demeurent : ces melodies venimeuses, ces refrains qui s’accrochent, cette voix unique. Un disque de freaks, oui, mais de freaks magnifiques, qui ont fait de leur difference une force et de leur trouble une oeuvre d’art. Le titre dit tout de cette dependance amoureuse vertigineuse : sans toi je ne suis rien. Tout un programme.
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