En 1999, Suede n’est plus le groupe affamé qui avait fait basculer la pop anglaise au tout début de la décennie. Brett Anderson regarde le siècle finir avec des yeux de noctambule fatigué, et « Head Music » est exactement cela : un disque de fin de fête, brillant et poisseux, lucide sur sa propre décadence.
Après la lumière de Coming Up
« Coming Up », en 1996, avait été le grand retour triomphal, un album de singles imparables qui avait remis Suede au sommet des charts britanniques alors que tout le monde le croyait fini après le départ du guitariste Bernard Butler. Richard Oakes, recruté à dix-sept ans, avait prouvé qu’il pouvait tenir le rôle, et le claviériste Neil Codling avait apporté une élégance nouvelle. Trois ans plus tard, il faut confirmer, et c’est toujours le moment le plus dangereux pour un groupe.
Le groupe confie la production à Steve Osborne, connu pour son travail avec Happy Mondays et New Order, un choix qui en dit long sur l’intention : pousser Suede vers les textures électroniques, les boîtes à rythmes, une modernité de dancefloor londonien. Le titre lui-même, « Head Music », renvoie sans détour à un état d’esprit chimique, celui d’une période où Anderson ne cachait pas ses excès.
Electricity, She’s in Fashion et le glam synthétique
L’album s’ouvre sur « Electricity », un single nerveux et direct qui reste l’un des sommets de la période, puis se déploie en une succession de morceaux où le glam de toujours se frotte à des nappes de synthétiseurs froids. « She’s in Fashion » est le tube le plus immédiat, une mélodie souple et ironique sur la futilité chic, le genre de chanson que Suede sait écrire mieux que personne. « Everything Will Flow » apporte une mélancolie liquide, « Can’t Get Enough » relance la machine avec une énergie presque punk.
Le disque atteint la première place des classements britanniques, ce qui confirme le statut du groupe, mais la critique se montre plus partagée que pour les albums précédents. On reproche à « Head Music » une certaine inégalité, des plages plus faibles vers la fin, l’impression d’un groupe qui se regarde un peu trop dans le miroir embué de sa propre légende.
Il faut pourtant rendre justice à la section rythmique de Mat Osman à la basse et de Simon Gilbert à la batterie, qui maintient une assise solide sous les expérimentations électroniques, et à Neil Codling, dont les claviers donnent au disque sa couleur si particulière. Suede a toujours soigné ses faces B avec un amour rare, au point d’en tirer des compilations entières, et cette générosité d’écriture se retrouve jusque dans les recoins de « Head Music ». Le groupe travaille la pop comme un art de la nuit, du désir urbain et de l’élégance fatiguée, et même dans ses moments les plus inégaux, il reste fidèle à cette esthétique du clair-obscur.

Le crépuscule d’une décennie
Avec le recul, « Head Music » sonne comme le document d’une transition. Suede a accompagné toute la décennie britannique, des premières émeutes mélodiques de 1993 jusqu’à ce disque de l’an 2000 approchant, et l’on entend dans ces chansons la lassitude d’une époque qui se termine. Le groupe se séparera quelques années plus tard, avant de renaître bien plus tard avec une nouvelle gravité.
Reste un album imparfait mais habité, traversé d’éclats superbes, qui mérite mieux que sa réputation de disque mineur. Anderson y chante la ville, le désir, la fatigue et l’artifice avec une voix toujours aussi reconnaissable, ce vibrato androgyne qui fut la signature de toute une génération. C’est le son d’un groupe qui se sait au bord de quelque chose, et qui choisit de danser jusqu’à la dernière lumière.
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