1987 : Bérurier Noir balance la bombe festive et c’est l’apocalypse en fanfare
Imaginez un peu le tableau. La France de 1987 ronronne devant Drucker, le Front National grimpe dans les sondages comme un cafard sur un mur, et SOS Racisme distribue ses petites mains jaunes en plastique. Et au milieu de ce cirque, deux squatteurs parisiens, une guitare saturée jusqu’à l’os et une boîte à rythmes qui crache du béton armé débarquent avec un disque qui s’appelle « Abracadaboum ! ». Point d’exclamation compris dans le prix. Troisième album des Bérus, sorti en 1987 sur le label Bondage Records, et accessoirement le plus gros carton de leur carrière. Quand je vous dis que ces zigotos avaient compris quelque chose que toute l’industrie du disque n’a jamais pigé, je ne plaisante qu’à moitié.
Parce qu’il faut le rappeler aux jeunes gens d’aujourd’hui qui croient avoir inventé l’indépendance avec leur SoundCloud : Bérurier Noir, c’était le Do It Yourself avant que ça devienne un hashtag. Autoproduction totale, indépendance absolue, zéro major, zéro compromis. Tu veux signer chez nous ? Va voir ailleurs si on y est. Voilà l’esprit.
Loran, Fanfan et le fameux Dédé : le trio le plus bizarre du rock français
Le groupe, dans le fond, c’est une affaire de bric et de broc géniale. Loran à la guitare, des riffs abrasifs, minimalistes, taillés à la serpe. François Guillemet, dit Fanfan, au chant, la gouaille, le verbe, le tribun. Et puis… le troisième larron. Attention, moment culte. Le batteur des Bérus n’est pas un être humain. C’est une machine. Une boîte à rythmes affectueusement baptisée « Dédé », qui martèle le tempo sans jamais réclamer d’augmentation ni renverser de bière sur la console. Génial, non ? À l’époque, seuls quelques cinglés comme Métal Urbain osaient virer le batteur pour le remplacer par un cerveau électronique. Les Bérus en ont fait une religion.
Et le résultat sur « Abracadaboum ! » est proprement hallucinant. Là où les deux premiers disques tabassaient dans le froid et la rage, ce troisième opus opère une mutation festive. Les Bérus chopent la fièvre du cirque : sifflets, sirènes de police, instrumentations orientales, ambiance fanfare déglinguée greffée sur le punk destroy. Macadam circus, comme dit l’un des titres. C’est ça le tour de magie du disque : garder la tension glaciale des débuts tout en lâchant les ballons et les confettis. Du punk qui danse. Du chaos qui rigole.
Dix titres et zéro graisse : le contenu du grimoire
Côté chansons, le vinyle aligne une série de morceaux secs comme des coups de trique : « Nuit Apache », « Vie de Singe », « Tzigane Tzigane », l’increvable « L’Empereur Tomato-Ketchup », « Jim-La-Jungle », « Descendons Dans La Rue » et le fameux « Macadam Circus ». Pas un gramme de gras. Que du muscle et du nerf. Petite précision pour les puristes qui me liront en grinçant des dents : le célébrissime « Salut à toi », LE titre, l’hymne absolu, ne figure pas sur cet album. Il vient d’avant. Mais impossible de causer des Bérus sans en parler, parce que ce morceau résume à lui seul tout le projet : un appel à la solidarité entre les peuples et à l’acceptation des différences. Un brûlot antiraciste devenu hymne de toute une génération.
Écoutez-moi ça et dites-moi si ça n’a pas plus de sincérité dans trois minutes que toute la variété française réunie d’une décennie.
Punk, antifa et festif : la France de 1987 prend une beigne
Car voilà le coeur du réacteur. Bérurier Noir, ce n’est pas qu’une bande de rigolos à boîte à rythmes. C’est un message politique frontal, anarchiste, antifasciste, balancé en pleine montée du lepénisme. Les Bérus jouaient pour les causes antiracistes, affichaient un anti-Front National résolu, et figuraient à ce titre parmi les cibles favorites du vieux borgne en personne. Vous voulez une médaille de courage punk ? La voilà. Quand Le Pen vous déteste nommément, c’est que vous faites le boulot.
Et puis il y a le contexte humain, beaucoup moins drôle. « Abracadaboum ! » sort en pleine crise interne. Le succès, la notoriété, la pression médiatique : tout ça tombe sur la tronche de gamins qui vivaient en squat et dont les conditions de vie ne s’amélioraient pas d’un poil. Le tour de magie avait un prix, et ils l’ont payé cash, jusqu’à la séparation à la fin de la décennie.
Mais qu’on s’entende bien : sur scène, ces types étaient une bombe atomique. L’énergie des concerts des Bérus est restée légendaire, ce mélange improbable de pogo, de chorégraphies de cirque et de ferveur quasi religieuse, des salles entières hurlant les refrains comme on récite une prière laïque. C’était la fête et l’émeute dans le même paquet cadeau.
Alors oui, « Abracadaboum ! » reste à mes yeux un sommet du rock alternatif français des années 80, un disque pilier, un manifeste sonore. Foncez le réécouter. Et la prochaine fois qu’un petit malin vous explique que le punk français n’a jamais existé, mettez-lui Dédé la boîte à rythmes dans les oreilles et dites-lui d’abracadaboumer ailleurs.
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