1977 Album

(I’m) Stranded

par The SAINTS

4,0
Sortie 1977
Artiste The SAINTS
Genres punk rock

(I’m) Stranded, The SAINTS (1977) : le punk a surgi de nulle part, et nulle part s’appelait Brisbane

L’histoire officielle du punk tient en deux capitales : Londres et New York. On y celebre les CBGB, le King’s Road, les Ramones et les Sex Pistols, comme si la fureur electrique de 1976 et 1977 etait nee de ces deux foyers uniquement. C’est oublier qu’au meme moment, a l’autre bout du monde, dans la moiteur provinciale de Brisbane en Australie, quatre gamins inventaient exactement la meme chose, sans rien savoir de ce qui se tramait ailleurs. The Saints sont ce miracle simultane, cette preuve eclatante que le punk etait dans l’air du temps, une idee qui flottait et que plusieurs groupes ont attrapee en meme temps, chacun dans son coin.

Un single avant le mouvement

Tout commence avec le single « (I’m) Stranded », auto-produit et sorti des la fin 1976, avant la plupart des disques fondateurs du genre. Quand la presse rock britannique le decouvre, c’est la sideration. Le magazine Sounds le designe comme le single de la semaine, et meme de toujours, dans un elan d’enthousiasme qui dit tout de l’effet de choc. Voila un groupe inconnu, venu d’un pays que personne ne soupconnait, qui balance un brulot d’une violence et d’une urgence sidérantes. Les maisons de disques anglaises se reveillent en sursaut et EMI finit par signer le groupe, presque honteuse de ne pas l’avoir vu venir.

L’album qui suit, en 1977, porte le nom du single fondateur. Il est enregistre dans l’urgence, avec des moyens derisoires, et c’est precisement ce qui fait sa force. Rien n’est lisse, rien n’est calcule, tout fonce tete baissee.

Le R&B passe a la disqueuse

La grande particularite des Saints, ce qui les distingue de leurs cousins britanniques, c’est leur ancrage profond dans le rhythm and blues et le rock and roll des origines. La ou les Sex Pistols cultivent une certaine theatralite, les Saints jouent comme un groupe de bar survitamine, gorge de Stooges et de vieux disques noirs americains. La guitare d’Ed Kuepper est une tronconneuse melodique, un mur de saturation qui ne laisse aucun repit. La voix de Chris Bailey, gouailleuse et desabusee, charrie un spleen rageur qui colle parfaitement a la musique. Derriere, Ivor Hay tient la baraque a la batterie avec une energie de boxeur.

Au-dela du single titre, l’album recele des pepites comme « This Perfect Day », « Erotic Neurotic » ou une reprise survoltee de « Kissin’ Cousins » d’Elvis Presley, jouee comme si la maison brulait. L’ensemble degage une coherence et une rage qui placent immediatement le disque au rang des classiques fondateurs du genre, aux cotes des Ramones et des Pistols.

Pionniers et longtemps meconnus

Le destin des Saints illustre l’injustice qui frappe souvent les precurseurs venus de la peripherie. Parce qu’ils n’etaient ni anglais ni new-yorkais, parce qu’ils refusaient de se plier a l’esthetique vestimentaire et au folklore du mouvement, les Saints ont longtemps ete sous-estimes par les chroniqueurs officiels du punk. Ils n’avaient pas le bon accent, pas la bonne coiffure, pas la bonne adresse. Et pourtant, ils etaient la avant presque tout le monde, avec un disque d’une puissance intacte.

Avec le recul, l’importance des Saints n’est plus a demontrer. Aux cotes de leurs compatriotes de Radio Birdman, ils ont prouve que l’Australie possedait une scene rock d’une vitalite extraordinaire, capable de rivaliser avec les metropoles les mieux etablies. Ed Kuepper poursuivra ensuite une carriere riche et exigeante, notamment avec les Laughing Clowns, tandis que Chris Bailey continuera de faire vivre le nom des Saints pendant des decennies.

Reecouter « (I’m) Stranded » aujourd’hui, c’est retrouver la sensation pure du punk a l’etat naissant, avant les codes, avant les uniformes, avant que le mouvement ne devienne une mode. C’est entendre quatre gamins de Brisbane brancher leurs amplis et inventer le futur sans le savoir, simplement parce qu’ils avaient la rage et le talent. Ce disque est un monument, et il merite amplement sa place au pantheon des grands disques fondateurs de l’annee qui a tout fait basculer.

Le triomphe du faites-le vous-meme

L’histoire de ce disque est aussi celle d’une lecon d’autonomie. Faute de trouver le moindre soutien dans une industrie australienne frileuse et provinciale, les Saints ont presse eux-memes leur premier single sur leur propre petit label, expedie quelques exemplaires en Angleterre par defi, et declenche sans le vouloir une reaction en chaine. Cette demarche du faites-le vous-meme, cette debrouillardise rageuse, deviendra l’une des valeurs cardinales de tout le mouvement punk, et les Saints en furent l’une des incarnations les plus precoces. Le son du disque, capture dans l’urgence et sans fioritures, porte cette empreinte d’authenticite que les productions plus calculees ne retrouveront jamais. Plus tard, des generations de groupes australiens, des plus underground aux plus celebres, reconnaitront leur dette envers ces pionniers. Ed Kuepper, en particulier, poursuivra une carriere d’une richesse et d’une exigence remarquables, prouvant que le talent entrevu sur ce premier brulot n’avait rien d’un accident. Les Saints n’avaient pas attendu la permission de personne, et c’est aussi pour cela qu’ils comptent.

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