Sortie 1977

Dans la galerie des personnages singuliers qui ont peuplé la scène musicale new-yorkaise de la fin des années soixante-dix, Willy DeVille occupe une place à part. Né William Borsey à New York en 1950, il a grandi entre le Bronx et Greenwich Village, absorbant les influences de la rue avec une avidité et une précision qui allaient nourrir toute sa carrière. Mink DeVille, le groupe qu’il a fondé au milieu des années soixante-dix, jouait au CBGB en même temps que les Ramones et Television, mais sa musique n’avait presque rien à voir avec le punk : c’était du rhythm and blues, du doo-wop, de la soul latine, du boogaloo new-yorkais des années soixante revisité avec une urgence contemporaine.

« Cabretta », premier album du groupe sorti en 1977, est l’une des oeuvres les plus attachantes et les plus personnelles de la scène new-yorkaise de l’époque. Le titre vient du nom d’un cuir de chevreau utilisé dans la fabrication de gants, et il dit quelque chose sur l’esthétique de DeVille : raffinée, élégante, attentive aux textures, avec une conscience aiguë du beau geste et du détail qui compte.

DeVille avait une voix extraordinaire, capable de passer du chuchotement le plus intime à l’explosion émotionnelle la plus totale en quelques mesures. Cette voix portait en elle les traces de tous ceux qu’il avait écoutés et aimés : Doc Pomus, Otis Redding, Allen Toussaint, les grands chanteurs de doo-wop des années cinquante. Mais la synthèse qu’il en faisait était entièrement la sienne, teintée d’une mélancolie et d’une élégance qui appartenaient à sa personnalité propre.

« Spanish Stroll » est la chanson la plus connue de l’album, un morceau qui dit immédiatement l’identité de Mink DeVille : un groove latin léger, des paroles qui évoquent les rues et les filles du quartier, et la voix de DeVille qui pose tout ça avec une nonchalance d’une efficacité totale. La chanson a une façon de se balancer et de sourire simultanément qui la rend irrésistible, et c’est peut-être le compliment le plus sincère qu’on puisse faire à une chanson pop.

« Mixed Up, Shook Up Girl » est plus urgente et plus directe, avec un son de guitare électrique qui dit les influences rock du groupe sans pour autant s’y abandonner complètement. DeVille maintient toujours un pied dans la tradition soul et un autre dans l’énergie rock, et cette position d’équilibre instable est ce qui fait sa musique.

Jack Nitzsche, qui a produit l’album, avait une longue histoire avec la musique soul et pop américaine depuis les années soixante. Ses arrangements donnent à « Cabretta » une cohérence sonore qui unit les différentes influences du groupe sans les réduire à un dénominateur commun. Il comprenait comment servir la voix de DeVille tout en lui donnant un environnement musical suffisamment riche pour que chaque écoute révèle quelque chose de nouveau.

La présence de Mink DeVille au CBGB, aux côtés des groupes qui allaient définir le punk new-yorkais, est l’une des ironies les plus productives de l’histoire musicale de l’époque. DeVille n’était pas punk dans le son, mais il l’était dans l’attitude : un artiste indépendant qui faisait exactement la musique qu’il voulait faire, sans concession à la mode ni à l’industrie. Cette intégrité est ce que le CBGB représentait au-delà des étiquettes de genre.

Doc Pomus, le grand compositeur de rhythm and blues des années cinquante et soixante, était l’un des admirateurs les plus sincères de DeVille. Pomus avait écrit des chansons pour Elvis, pour les Drifters, pour Ray Charles, et il reconnaissait dans la musique de Mink DeVille quelque chose de la même tradition habitée avec la même conviction. Cette reconnaissance de la part d’un patriarche de la musique populaire américaine dit la qualité de « Cabretta ».

L’album n’a pas eu le succès commercial qu’il méritait lors de sa sortie, mais il a construit une réputation au fil des années qui en fait aujourd’hui l’une des oeuvres les plus estimées de la scène new-yorkaise de la fin des années soixante-dix. Pour ceux qui aiment le rhythm and blues avec de l’âme et de la personnalité, « Cabretta » est une découverte indispensable.

Willy DeVille a poursuivi sa carrière pendant des décennies après « Cabretta », enregistrant avec des producteurs aussi différents que Mark Knopfler de Dire Straits et Jack Nitzsche, travaillant à New York, New Orleans et en Europe, maintenant toujours cette fidélité à la musique de la rue américaine dans ses expressions les plus élégantes. Son déménagement à La Nouvelle-Orléans dans les années quatre-vingt lui a permis d’explorer encore plus profondément les racines soul et blues de sa musique. « Cabretta » reste néanmoins le point de départ le plus pur : un artiste qui savait exactement qui il était et ce qu’il cherchait à faire, dans sa ville natale, avec un groupe qui le comprenait.

La note des passionnés

4,0 /5

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Cabretta