L’Australie débarque, et elle a faim
Octobre 1987. Six albums au compteur, une réputation de bête de scène dans tout l’hémisphère sud, mais toujours pas le bras de fer mondial. INXS, six garçons de Sydney emmenés par un certain Michael Hutchence, en avaient marre de rester les éternels seconds couteaux. Alors ils ont sorti l’artillerie lourde, et ils l’ont baptisée d’un mot court, sec, qui sonne comme un coup de pied dans la porte : « Kick ». Un titre programme. Parce que cet album, mes amis, ce n’est pas un disque, c’est un coup de latte dans le derrière des années 80 finissantes.
Il faut planter le décor. À l’époque, la new wave s’essouffle, le hair metal frime devant son miroir, et personne n’attend vraiment les Australiens au tournant. Sauf qu’INXS arrive avec une idée fixe : faire danser le rock. Pas le rendre disco, non. Le faire transpirer le funk, le sexe, la sueur des clubs. Andrew Farriss aux machines et aux mélodies, Michael Hutchence au micro et au déhanché. Le cerveau et le bas-ventre. Un duo d’auteurs redoutable.
Hutchence, le dernier vrai frontman
Parlons-en, de Hutchence. Parce qu’on peut disséquer les arrangements jusqu’à la nuit des temps, le secret de « Kick » tient en grande partie dans un seul homme. Ce gars-là avait le charisme animal d’un Jim Morrison croisé avec un mannequin Calvin Klein. Sur scène, il ondulait comme un serpent, la chemise ouverte, le regard de braise, et la planète entière fondait. Sex-symbol, oui, mais surtout dernier représentant d’une espèce en voie de disparition : le frontman total, celui qui vous tient une salle de quarante mille personnes dans le creux de sa main moite.
Le bonhomme chantait avec ses tripes plus qu’avec sa tête. Son compère Andrew Farriss l’a résumé d’une formule qui dit tout : « Hutchence’s instrument was his voice; he couldn’t explain what he was thinking in musical terms. » Traduisez : l’instrument de Michael, c’était sa voix, et il était bien incapable d’expliquer ce qu’il avait dans le crâne en termes musicaux. Pur instinct. Et l’instinct, sur un disque comme celui-là, ça vaut tous les diplômes du conservatoire.
L’histoire de fou du million de dollars
Maintenant, accrochez-vous, parce que voici la meilleure anecdote du rock business des années 80. INXS confie la production de l’album au Britannique Chris Thomas, un type qui avait déjà bossé avec les Beatles, les Pistols et Roxy Music. Autant dire un orfèvre. Le groupe enregistre entre Sydney et Paris, mixe à Londres, et débarque tout fier chez Atlantic Records, leur label américain, avec sous le bras ce qu’ils pensent être leur chef-d’oeuvre.
Verdict des huiles d’Atlantic ? Catastrophe. Le manager du groupe, Chris Murphy, a raconté la scène, et elle est savoureuse : « They hated it, absolutely hated it. They said there was no way they could get this music on rock radio. They said it was suited for black radio, but they didn’t want to promote it that way. The president of the label told me that he’d give us $1 million to go back to Australia and make another album. »
Vous avez bien lu. Le président du label a proposé un million de dollars au groupe pour qu’il reparte en Australie et refasse carrément un autre disque. Un million pour ne PAS sortir l’album. On a vu des labels jeter de l’argent par les fenêtres, mais payer pour empêcher la sortie d’un futur multi-platine, il fallait oser. Murphy, malin comme un singe, refuse net. Et au lieu d’écouter les costumes-cravates, il organise en douce une réunion avec le service promo des radios universitaires d’Atlantic, leur passe « Need You Tonight », et bingo : les campus américains s’enflamment. La suite appartient à l’histoire.
Quatre missiles dans le Top 10
Car « Kick », c’est une machine à tubes comme on en fabrique deux par décennie. Quatre singles propulsés dans le Top 10 américain. Quatre. « Need You Tonight » d’abord, ce riff funky-saccadé, sec comme un coup de fouet, qui grimpe carrément numéro 1 du Billboard Hot 100 en janvier 1988, le seul et unique chart-topper américain du groupe. Puis « Devil Inside », sa basse rampante et son refrain démoniaque. Ensuite « New Sensation », le saxo qui claque et l’optimisme contagieux. Et enfin « Never Tear Us Apart », la ballade orchestrale à se rouler par terre, celle qu’on passe encore aux mariages et aux enterrements (parfois les deux la même semaine).
Le génie de l’album, c’est ce grand écart permanent entre le funk-rock moite des dancefloors et la pop ciselée pour les radios FM. INXS réussit le tour de force d’être à la fois branché et populaire, sexy et grand public. Du sur-mesure pour la planète entière, qui ne s’y trompe pas : l’album se vend à une vingtaine de millions d’exemplaires à travers le monde, dont six rien qu’aux États-Unis, ce pays qui n’en voulait pas. Numéro 3 au Billboard 200. Pas mal pour un disque qu’on voulait payer pour faire disparaître, non ?
Avec le recul, « Kick » reste le sommet absolu d’INXS, le moment où tout s’aligne : un frontman au sommet de son magnétisme, un binôme d’auteurs en état de grâce, un producteur au cordeau et un timing parfait. Le drame de Hutchence, disparu tragiquement en 1997, a figé ce disque dans une lumière particulière, celle des fêtes qui ne reviendront pas. Mais qu’on se le dise : il n’y a pas une once de nostalgie poussiéreuse là-dedans. Mettez l’aiguille sur le sillon, montez le son, et ça vous botte encore les fesses trente-cinq ans plus tard. La preuve qu’un grand disque de rock, ça ne vieillit pas : ça mûrit comme un bon vin et ça cogne comme un jeune chien.
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