L’album maudit de ceux qui avaient trop bien reussi
Imaginez la situation. Vous sortez un premier disque avec une chanson, « Don’t Dream It’s Over », qui devient un tube planetaire, un de ces refrains que le monde entier fredonne. Et maintenant, il faut faire le deuxieme. « Temple of Low Men », paru en 1988, c’est l’album du contrecoup, celui ou Neil Finn et ses Crowded House refusent de refaire le coup du tube facile et plongent au contraire dans les eaux troubles. Plus sombre, plus tourmente, moins immediat. Le disque de la maturite, autrement dit le disque qui fait moins d’argent.
Aux Etats-Unis, le succes ne fut pas au rendez-vous, et le label fit la grimace. En Australie et en Nouvelle-Zelande, en revanche, le public suivit. Mais au-dela des chiffres, « Temple of Low Men » est aujourd’hui considere par beaucoup de fans comme le sommet secret du groupe, celui qu’on defend avec passion, le joyau cache derriere les tubes plus evidents.
Neil Finn, orfevre de la melancolie pop
Le secret de Crowded House, c’est Neil Finn, songwriter d’une finesse rare, capable de glisser une noirceur insoupconnee sous des melodies en apparence ensoleillees. Sur ce disque, il explore la culpabilite, le desir, la tentation, l’infidelite. Les titres parlent d’eux-memes. La musique est plus dense, les arrangements plus subtils, la production de Mitchell Froom plus aventureuse. On est loin de la pop guillerete : ici, ca gratte sous le vernis.
« Better Be Home Soon », le single le plus connu, resume tout le talent du bonhomme. Une ballade acoustique en apparence simple, presque country, mais traversee d’une tension sourde, d’un sentiment d’urgence et de regret. Finn y excelle dans cet art rare : faire passer des emotions complexes par des chansons qui semblent limpides. Sous la douceur, l’inquietude. Sous le sourire, la faille.
Into Temptation et les zones d’ombre
Le sommet du disque, pour beaucoup, c’est « Into Temptation ». Une chanson sur l’adultere, sur le moment exact ou l’on bascule, racontee avec une delicatesse troublante. Pas de jugement, pas de morale, juste la description fievreuse d’un instant de faiblesse humaine. La musique se fait feutree, presque sacree, comme une confession chuchotee dans le noir. C’est du grand art, de la pop adulte qui ose regarder ses propres demons.
Ailleurs, « Sister Madly » lorgne vers le jazz et le cabaret, « When You Come » deploie une intensite presque rock, « Mansion in the Slums » joue la carte de la nostalgie. Le disque refuse la facilite, multiplie les ambiances, prend des risques. C’est ce qui lui a coute son succes immediat, et c’est exactement ce qui le rend si attachant avec le temps.
Le disque qu’on apprend a aimer
« Temple of Low Men » est de ces albums qui ne se livrent pas du premier coup. Il faut y revenir, le laisser infuser, apprendre a en deceler les beautes cachees. La ou le premier album seduisait instantanement, celui-ci demande de la patience, et recompense largement ceux qui la lui accordent. C’est le disque d’un groupe qui a refuse de se repeter, qui a prefere creuser plutot que survoler.
Avec le recul, on mesure le courage qu’il fallait pour sortir un tel album apres un succes monumental. Neil Finn aurait pu jouer la securite, empiler les tubes calibres. Il a choisi la profondeur, la nuance, le risque. Crowded House n’a peut-etre jamais retrouve le statut de bete a hits, mais avec ce disque, le groupe a gagne quelque chose de plus precieux : le respect durable de ceux qui savent ecouter.
Mitchell Froom et l’art de la production aventureuse
Une grande part de la singularite de « Temple of Low Men » tient au travail du producteur Mitchell Froom. Plutot que de lisser le son pour la radio, Froom a pousse le groupe vers des textures plus etranges, des couleurs harmoniques inattendues, des choix d’arrangements qui surprennent a chaque ecoute. Les claviers vintage, les sons trafiques, les ambiances legerement decalees donnent au disque une personnalite forte, a mille lieues de la pop calibree de l’epoque. C’est un album qui assume sa part d’ombre jusque dans sa production.
Cette richesse explique pourquoi « Temple of Low Men » est devenu, au fil des annees, un disque de connaisseurs, celui que les vrais amateurs de Crowded House placent souvent au-dessus des autres. Neil Finn y deploie une palette emotionnelle d’une rare profondeur, naviguant entre la culpabilite, le desir et la melancolie avec une finesse d’ecriture qui force le respect. Le groupe australo-neo-zelandais y prouvait qu’il etait bien plus qu’une machine a tubes, qu’il avait l’envergure des grands auteurs. Le public mit du temps a le comprendre, la critique aussi, mais le disque a fini par trouver sa juste place : celle d’un classique discret, d’une oeuvre adulte et courageuse signee par l’un des meilleurs songwriters de sa generation.
Avec le temps, « Temple of Low Men » s’est impose comme l’un de ces disques que l’on se transmet entre amateurs, presque a voix basse, comme un secret trop beau pour les radios. Chaque reecoute en revele une nuance nouvelle, un detail d’arrangement, une fulgurance d’ecriture passee inapercue la fois precedente. C’est exactement le genre d’album qui survit aux modes : non pas celui qui a triomphe sur le moment, mais celui qui continue, des decennies plus tard, de gagner discretement de nouveaux coeurs, un auditeur attentif apres l’autre.
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