Diesel and Dust, MIDNIGHT OIL (1988) : le rock au service du desert
Rares sont les disques de rock qui parviennent a etre a la fois d’immenses succes populaires et de veritables actes politiques. « Diesel and Dust » de Midnight Oil est de ceux-la. Ce groupe australien mene par l’imposant Peter Garrett, geant chauve a la presence scenique magnetique, a transforme la colere et l’engagement en hymnes radiophoniques sans jamais sacrifier la sincerite de son combat. Paru a la charniere de 1987 et 1988, cet album porte la cause des peuples aborigenes et la defense de leur terre avec une force et une dignite qui forcent le respect.
Un disque ne du voyage
La genese de « Diesel and Dust » est inseparable de sa demarche. Avant d’enregistrer, Midnight Oil avait entrepris une tournee hors norme a travers les communautes aborigenes reculees du desert australien, allant jouer dans des endroits que nul groupe rock n’avait jamais visites. Cette immersion dans la realite des populations autochtones, leur pauvrete, leur dignite, leur lien sacre a la terre dont on les avait depossedees, a profondement marque les musiciens et nourri directement les chansons de l’album. Le disque n’est pas une posture confortable : il est le fruit d’une experience vecue, d’une rencontre reelle.
Musicalement, Midnight Oil proposait un rock puissant, direct, traverse d’une urgence permanente. Les guitares tranchantes, la rythmique martelante, et surtout la voix habitee de Garrett, mi-chant mi-cri, donnaient a leurs chansons une intensite peu commune. Garrett ne chantait pas, il proclamait, il alertait, il exhortait, avec la conviction d’un militant autant que d’un artiste.
Beds Are Burning, l’hymne planetaire
Le morceau qui propulse le groupe sur la scene mondiale s’appelle « Beds Are Burning ». Sur un riff implacable et un rythme entetant, la chanson reclame sans detour la restitution de leurs terres aux peuples aborigenes, posant la question brulante de la justice envers les premiers habitants du continent. Le refrain, scande comme un slogan, devient un cri de ralliement repris dans le monde entier. Que ce theme aussi specifique et politique ait pu devenir un tube planetaire releve presque du miracle, et temoigne de la force de la chanson autant que de l’air du temps.
L’album recele d’autres sommets, comme « The Dead Heart », autre evocation puissante de la terre australienne et du sort de ses peuples premiers, ou « Dreamworld », qui denonce la destruction du patrimoine au nom du profit. Partout, l’engagement se mele a la melodie, le message a l’efficacite rock. Midnight Oil avait compris qu’une cause, pour toucher, devait d’abord etre portee par de grandes chansons.
L’engagement jusqu’au bout
Ce qui distingue Midnight Oil de tant de groupes qui se contentent de poses contestataires, c’est la coherence absolue entre le discours et les actes. Peter Garrett ne s’est pas contente de chanter ses convictions : il les a portees dans l’arene publique, militant pour l’environnement, s’engageant en politique au point de devenir plus tard ministre dans son pays. Cette integrite, cette volonte de joindre le geste a la parole, donne a toute l’oeuvre du groupe une credibilite rare.
« Diesel and Dust » demeure le sommet de cette trajectoire, le moment ou l’engagement et le talent musical se sont rejoints au plus haut niveau. Le disque a contribue a faire connaitre au monde entier la cause aborigene et a placer la question de la justice envers les peuples autochtones au centre du debat, bien au-dela des frontieres de l’Australie. Peu d’albums de rock peuvent se targuer d’un tel impact reel sur les consciences.
Une force scenique hors norme
Pour mesurer pleinement ce qu’etait Midnight Oil, il faut imaginer le groupe sur scene, et surtout la silhouette de Peter Garrett. Ce colosse au crane rase, doté d’une gestuelle saccadee et habitee, presque convulsive, possedait une presence magnetique qui clouait l’attention. Il dansait comme un derviche, se tordait, pointait le ciel, transformant chaque concert en une sorte de transe militante. Cette intensite physique, cette urgence corporelle, prolongeaient parfaitement le propos engage des chansons. Le groupe avait d’ailleurs derriere lui des annees de tournees acharnees dans les pubs et les salles australiennes avant d’acceder a la reconnaissance internationale, et cette experience de la scene se ressentait dans la solidite et la conviction de leur jeu. « Diesel and Dust » n’etait pas l’oeuvre de debutants chanceux, mais l’aboutissement d’un long parcours, le moment ou un groupe aguerri et determine a trouve les chansons capables de porter son message au monde entier. Cette maturite explique en grande partie la force et la coherence de l’album.
Reecoute aujourd’hui, l’oeuvre conserve toute sa puissance et, malheureusement, toute son actualite. Les combats qu’elle porte, pour la justice envers les peuples premiers, pour le respect de la terre, n’ont rien perdu de leur urgence. Et la musique, incandescente et genereuse, continue de soulever les foules. « Diesel and Dust » prouve qu’un disque peut etre a la fois un grand moment de rock et un acte de courage, et c’est cette rare conjonction qui en fait un classique indispensable.
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