Crowded House, Woodface : la pop parfaite des frères Finn

Il existe une catégorie d’artistes dont le talent mélodique semble presque insolent, des songwriters capables d’aligner les chansons parfaites avec une facilité déconcertante. Neil Finn appartient à cette aristocratie de la pop. Avec Crowded House, le Néo-Zélandais avait déjà signé quelques merveilles, mais c’est avec « Woodface », publié en 1991, qu’il atteint des sommets, aidé en cela par la présence de son frère aîné, Tim Finn. Ce troisième album est un grand classique de la pop raffinée.

L’histoire de ce disque est singulière. En 1989, Neil et Tim Finn composent ensemble une série de chansons, dans l’idée de former un duo sous le nom de Finn Brothers. Mais le projet prend une autre tournure. Plutôt que de sortir un album fraternel, le matériel devient celui du nouveau Crowded House, et Tim rejoint même temporairement le groupe. Paradoxe savoureux, alors que la formation avait un temps envisagé de se séparer, c’est cette collaboration familiale qui lui offre son plus beau disque.

L’héritage des Beatles

Ce qui frappe d’emblée à l’écoute de « Woodface », c’est l’évidence mélodique de chaque chanson. Les frères Finn possèdent ce don rare des grandes mélodies qui semblent avoir toujours existé, ces refrains qu’on a l’impression de connaître dès la première écoute. L’influence des Beatles est partout, dans le sens de la mélodie, dans les harmonies vocales fraternelles, dans cet art de la chanson parfaite que les Fab Four avaient porté à son apogée.

Les arrangements, eux, évoquent parfois la grande pop californienne, le travail harmonique de Crosby, Stills and Nash, cette façon de tresser les voix en écheveaux soyeux. Les deux frères, dont les timbres se marient à merveille, créent des harmonies d’une beauté à couper le souffle. Cette fusion vocale, héritée de leur complicité d’enfance, donne au disque une chaleur, une intimité, qui touchent droit au coeur.

Une moisson de classiques

« Woodface » regorge de chansons devenues des classiques. « Weather With You », avec son refrain solaire et sa philosophie souriante, devient le plus grand succès du groupe, un tube intemporel qu’on fredonne encore aujourd’hui. « Fall at Your Feet » bouleverse par sa tendresse, « It’s Only Natural » pétille d’énergie pop, et « Four Seasons in One Day », merveille de mélancolie douce, capture l’âme changeante de Melbourne en quelques vers parfaits.

Chaque chanson semble taillée dans le même bois précieux, ce fameux Woodface qui donne son titre à l’album. Il n’y a pas de remplissage, pas de morceau faible, juste une succession de petits joyaux pop qui s’enchaînent avec une fluidité magistrale. Cette régularité dans l’excellence est la marque des grands disques, ceux qu’on peut écouter en entier sans jamais éprouver l’envie de passer un titre.

Une parenthèse fraternelle

La collaboration des frères Finn au sein de Crowded House ne durera qu’un temps. Tim quittera bientôt le groupe, les deux frères ayant des tempéraments et des ambitions parfois difficiles à concilier. Mais ils n’en avaient pas fini avec l’aventure commune. Le projet Finn Brothers, initialement abandonné au profit de « Woodface », verra finalement le jour plus tard, en 1994, prolongeant cette belle histoire de complicité musicale entre les deux hommes.

Pour Neil Finn, « Woodface » reste un sommet, le moment où son talent de songwriter, magnifié par la présence de son frère, a donné le meilleur de lui-même. Crowded House ne connaîtra jamais l’immense succès commercial que méritait sa musique, restant un groupe culte adoré des amateurs de belle pop. Mais des disques comme celui-ci suffisent à assurer sa place au panthéon des grands artisans de la chanson.

Le génie discret de Neil Finn

Si « Woodface » doit beaucoup à la collaboration fraternelle, il confirme surtout l’immense talent de Neil Finn, l’un des songwriters les plus doués de sa génération, trop souvent éclipsé par des artistes plus médiatiques. Cet artisan méticuleux de la mélodie possède un don rare, celui de rendre simple ce qui est complexe, de cacher un travail harmonique sophistiqué sous une apparente évidence. Ses chansons semblent couler de source, alors qu’elles sont le fruit d’une orfèvrerie patiente et exigeante.

Cette modestie, ce refus de l’esbroufe, explique sans doute pourquoi Crowded House n’a jamais atteint le statut de superstar qu’aurait mérité la qualité de sa musique. Le groupe préférait la finesse à l’effet, l’émotion sincère à la démonstration tapageuse. Mais c’est précisément cette élégance discrète qui assure aujourd’hui la pérennité de son oeuvre. Loin des modes qui passent, la pop intemporelle des frères Finn continue de toucher de nouvelles générations, preuve que la vraie grandeur n’a pas besoin de tapage pour s’imposer.

Trois décennies plus tard, « Woodface » n’a pas pris une ride, et c’est bien la marque des chefs-d’oeuvre intemporels. Sa pop raffinée, ses mélodies parfaites, ses harmonies fraternelles continuent d’enchanter quiconque le découvre. À l’heure où tant de musiques se périment en quelques mois, ce disque rappelle la valeur éternelle d’une grande chanson bien écrite. Un sommet absolu de la pop, signé par deux frères au sommet de leur art.

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