Welcome to the Beautiful South
The Beautiful South, le poison cache dans le bonbon
Quand les Housemartins se separent en 1988, on pleure la disparition d’un des groupes pop les plus malins de l’Angleterre. Mais Paul Heaton, sa plume acide et sa voix de crooner contrarie, ne reste pas longtemps au chomage. Avec Dave Hemingway, autre transfuge des Housemartins, il fonde aussitot The Beautiful South, et offre des 1989 ce premier album au titre faussement modeste, « Welcome to the Beautiful South ». Sous les melodies les plus suaves se cache un venin redoutable, et c’est la toute la signature du groupe.
Car Heaton est un loup deguise en agneau. Ses chansons sonnent comme de gentilles ballades pour dimanche pluvieux, mais leurs paroles disent l’amour qui pourrit, la jalousie, l’alcool, la mediocrite des relations humaines. Cette tension entre la douceur de la musique et l’amertume des mots fait tout le sel du Beautiful South, un groupe qui a fait du contraste sa marque de fabrique et qui n’a jamais cesse de tromper son monde. Le guitariste Dave Rotheray devient son complice d’ecriture, et ensemble ils ciselent des petites tragedies ordinaires emballees dans du papier cadeau.
« Song for Whoever », la declaration empoisonnee
Le single « Song for Whoever » donne le ton d’emblee. En apparence une jolie chanson d’amour, en realite une charge cynique contre les auteurs de chansons qui exploitent leurs conquetes pour ecrire des tubes. Heaton se moque de lui meme avec une lucidite cruelle, et le public adore sans toujours saisir l’ironie, propulsant le morceau tout en haut des charts britanniques. « You Keep It All In » suit avec la meme recette, refrain imparable et texte grincant sur le refoulement et le non dit.
La voix de Heaton, posee et presque tendre, contraste avec celle plus chaleureuse de Hemingway, et bientot s’y ajoutera celle de Briana Corrigan, car le groupe aime jongler avec les chanteurs et multiplier les points de vue. Cette palette vocale enrichit des arrangements pop raffines, soignes, ou les cuivres et les cordes viennent habiller des chansons faussement legeres. « Welcome to the Beautiful South » s’installe durablement dans les charts et lance une carriere qui fera du groupe un pilier de la pop anglaise des annees 90.
Ce qui frappe, a la reecoute, c’est l’intelligence de l’ecriture. Heaton manie l’ironie comme peu de paroliers, glissant ses fleches au coeur de melodies que l’on fredonne sans y penser. Il y a du Ray Davies dans cette facon de croquer la vie ordinaire anglaise, ses petitesses et ses chagrins, avec une tendresse rugueuse et un sens aigu du detail. Le Beautiful South n’a jamais hurle, n’a jamais pose au groupe rock, et c’est par la finesse qu’il a conquis son public.
Il faut saluer aussi la coherence d’une demarche. La ou tant d’artistes adoucissent leur propos pour vendre, Heaton fait exactement l’inverse, dissimulant sa noirceur sous les apparences les plus consensuelles. Ses chansons passent a la radio entre deux tubes inoffensifs, et personne ne se doute qu’on vient d’ecouter une charge feroce contre l’hypocrisie sentimentale. C’est de la subversion douce, de la guerilla pop menee sous les radars, et c’est diablement efficace.
Premier disque d’une longue serie a succes, « Welcome to the Beautiful South » pose les bases d’une carriere entiere fondee sur le malentendu volontaire, la chanson douce amere, le poison dans le bonbon. On peut l’ecouter distraitement et n’y entendre qu’une jolie pop de fond sonore, ou tendre l’oreille et decouvrir un observateur feroce de la nature humaine. Les deux lectures sont justes, et c’est exactement ce que Heaton avait prevu. Un debut magistral, signe d’un des plus grands paroliers que l’Angleterre ait produits.
L’art du contraste
Le genie du Beautiful South tient dans un malentendu soigneusement entretenu. Les supermarches passent leurs chansons en fond sonore, les familles les fredonnent dans la voiture, sans jamais soupconner la noirceur des textes. Heaton, ravi de son tour de passe passe, glisse ses verites les plus deplaisantes dans les emballages les plus avenants, et personne ne s’en offusque. C’est une strategie d’une rouerie magnifique, qui fait du groupe un cas unique dans la pop britannique.
Cette premiere livraison annonce une decennie de succes ininterrompus. Le Beautiful South enchainera les albums et les tubes tout au long des annees 90, devenant l’un des groupes les plus populaires du Royaume Uni, au point qu’une compilation de leurs hits se vendra par millions. Tout est deja la des ce premier disque, la formule, le ton, l’equilibre fragile entre la douceur et l’amertume, qu’il suffira ensuite de decliner avec constance.
On aurait tort de reduire ce groupe a son cynisme. Derriere l’ironie perce toujours une vraie tendresse pour les gens ordinaires, leurs amours rates, leurs petites lachetes, leurs reves modestes. Heaton observe ses contemporains avec la lucidite d’un moraliste et la compassion d’un poete. C’est cette humanite, bien plus que les piques, qui donne au Beautiful South sa place a part et fait de « Welcome to the Beautiful South » un debut bien plus profond qu’il n’y parait.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
