Texas, Southside : la lande écossaise sous un ciel du Texas
Comme son nom ne l’indique surtout pas, Texas vient de Glasgow, pas de Houston. Voilà le premier malentendu, et il est délicieux. En 1989, ces quatre Écossais empruntent leur nom au film de Wim Wenders, « Paris, Texas », et à la guitare slide lancinante que Ry Cooder y faisait pleurer sur les grands espaces. Avec « Southside », leur premier album, ils transposent ce mirage américain sur les briques noires de leur ville industrielle. Le résultat est un disque de rock bluesy, ample et lumineux, qui sent autant la poussière des autoroutes que la pluie de la Clyde.
Au centre de tout, il y a une voix et une silhouette. Sharleen Spiteri, vingt et un ans, regard de braise et timbre limpide, devient instantanément une icône. À ses côtés, Ally McErlaine fait chanter sa guitare slide comme un vieux routier du delta, alors qu’il sort à peine de l’adolescence. La basse est tenue par Johnny McElhone, vieux briscard de la scène écossaise passé par Altered Images et Hipsway, qui apporte au groupe son métier et son sens de la mélodie imparable.
Un tube qui change tout
Avant même la sortie de l’album, un titre met le feu aux poudres. « I Don’t Want a Lover » s’ouvre sur l’un des riffs de slide les plus reconnaissables de la décennie, une spirale de notes glissées qui s’imprime dans le crâne dès la première écoute. Le single grimpe dans le haut des classements britanniques et s’exporte jusqu’aux États-Unis, exploit rare pour un premier essai. La machine est lancée. Quand « Southside » paraît, le public sait déjà à quoi s’attendre, et le disque file directement vers le sommet des ventes au Royaume-Uni.
L’album ne se résume pourtant pas à son hymne d’ouverture. « Everyday Now » confirme le talent mélodique de la bande, « Thrill Has Gone » et « Prayer for You » creusent le sillon d’une soul blanche élégante, où la voix de Spiteri fait merveille. La production, soignée et chaleureuse, évite le piège des claviers clinquants qui plombaient tant de disques de la fin des années quatre-vingt. Texas mise sur les guitares, sur le groove, sur l’espace, et c’est ce qui donne à « Southside » sa patine intemporelle.
Le début d’une longue route
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la maturité d’un groupe si jeune. Là où tant de premiers albums tâtonnent, celui-ci avance avec une assurance tranquille, comme si la bande avait déjà roulé sa bosse sur mille routes. Spiteri impose d’emblée une présence scénique magnétique, mélange de fragilité et d’autorité, qui va faire fondre l’Europe entière. Le mythe Texas, celui d’un groupe écossais déguisé en formation américaine, fonctionne à merveille parce qu’il est porté par de vraies chansons.
L’histoire dira que Texas connaîtra ses plus gros triomphes commerciaux plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, en virant vers une pop soul plus lisse avec des albums comme « White on Blonde ». Mais beaucoup d’amateurs gardent une tendresse particulière pour ce « Southside » des origines, plus brut, plus rock, plus sincère peut-être. C’est le disque d’un groupe qui n’a encore rien à prouver et qui joue pour le simple plaisir de faire glisser une corde.
Une esthétique de cinéma
Il faut s’arrêter un instant sur ce nom, Texas, choisi par des gamins de Glasgow. Il dit tout d’une génération de musiciens britanniques fascinés par l’imaginaire américain, par les routes infinies, les motels de bord de nationale, les guitares qui pleurent sous un soleil de plomb. Johnny McElhone, le bassiste, racontera que la bande voulait sonner comme la bande originale d’un film qui n’existait pas, quelque part entre le western crépusculaire et le road movie. Cette ambition cinématographique irrigue tout « Southside », lui donne son ampleur, son sens de l’espace, cette impression de grands horizons ouverts au beau milieu d’une ville pluvieuse.
Le contexte de l’époque rend l’exploit plus remarquable encore. En 1989, la scène britannique s’enflamme pour l’acid house, les Stone Roses électrisent Manchester, la house music envahit les clubs. Texas, lui, fait le choix radicalement inverse, celui d’un rock organique, chaleureux, joué par des êtres humains avec de vrais instruments. Ce classicisme assumé aurait pu sembler ringard, il sonne au contraire comme une bouffée d’air frais, une évidence mélodique qui traverse les modes sans une ride.
On notera aussi la jeunesse stupéfiante d’Ally McErlaine, à peine sorti de l’adolescence et déjà capable de faire chanter une guitare slide avec la maturité d’un vieux bluesman du Mississippi. Son jeu, tout en retenue et en feeling, devient la signature sonore du groupe, ce fil de notes glissées qui relie chaque chanson. Avec Sharleen Spiteri au chant, le duo forme l’épine dorsale de Texas, et leur complicité musicale portera le groupe pendant des décennies.
À réécouter aujourd’hui, « Southside » garde intacte cette tension entre deux géographies, la grisaille écossaise et le rêve américain, qui fait toute sa singularité. Texas n’a jamais menti sur la marchandise, son nom était une promesse poétique, et ce premier album la tient avec panache. Une entrée en matière magistrale, le ciel du sud par-dessus les toits de Glasgow.
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