Quand le pub rock australien décidait de bouffer l’Amérique
Il y a des voix qui chantent et il y a des voix qui démolissent. Jimmy Barnes appartient à la seconde catégorie, celle des organes blindés au gravier et au Bundaberg rum. Le bonhomme avait déjà passé une décennie entière à hurler dans Cold Chisel, l’institution du pub rock australien, ces groupes qui jouaient dans des bars enfumés où la bagarre faisait partie du programme. Cold Chisel splitte en 1983, et notre Écossais d’origine (oui, né à Glasgow, débarqué gamin en Australie) se retrouve seul avec sa gorge en papier de verre et une ambition grande comme l’outback. En 1987, il sort son deuxième album solo, « Freight Train Heart », et ce disque, mes amis, c’est une tentative de braquage en règle. Objectif : l’Amérique.
Parce que voilà le plan. Barnes ne veut plus être seulement le roi des bars de Sydney. Il vise les stades, la FM, le gros son AOR qui faisait vendre des camions de vinyles à l’époque. Et pour ça, il sort l’artillerie lourde.
Le casting de stars : Journey débarque à la rescousse
Quand on veut conquérir l’Amérique, on appelle des Américains qui savent comment ça marche. Barnes ne fait pas dans la demi-mesure. À la production et à l’écriture, on retrouve Jonathan Cain, le clavier de Journey, le type qui a co-signé « Don’t Stop Believin' », excusez du peu. Cain co-écrit la majeure partie des morceaux avec Barnes et empoigne la console. À ses côtés, un certain Desmond Child, le faiseur de tubes qui allait bientôt transformer Bon Jovi et Aerosmith en machines à cash.
Et ce n’est pas fini. Sur le single qui tue, « Too Much Ain’t Enough Love », on retrouve la signature de Neal Schon, le guitar hero de Journey, épaulé par Randy Jackson (oui, le futur juré barbu d’American Idol, qui était d’abord un bassiste de session redoutable). Ajoutez Jim Vallance, le complice habituel de Bryan Adams, et vous obtenez un line-up de songwriters qui ressemble à un all-star game de l’AOR années 80. L’album s’enregistre entre le mythique Power Station de New York et des studios de Sydney. Du beau monde, du gros budget, du sérieux.
Barnes contre la machine : le gars refuse de se faire dompter
Mais attention, ne croyez pas une seconde que notre homme s’est laissé transformer en gentil chanteur de FM proprette. Le truc savoureux dans cette histoire, c’est que Barnes s’est battu bec et ongles pour garder le contrôle. Pendant les sessions new-yorkaises, le bonhomme tient tête à la fois à Jonathan Cain et à sa maison de disques américaine. On imagine la scène : le rocker australien, gorge en feu, qui dit non aux costumes-cravates de Los Angeles. Résultat des courses, il rentre à Sydney pour terminer le disque avec ses propres troupes. Manière de rappeler à tout le monde que ce disque, malgré le vernis américain, reste australien jusqu’à la moelle.
Et ça s’entend. La voix de Barnes ne ressemble à aucune autre. Là où les chanteurs AOR de l’époque cherchaient le suraigu propret, lui balance une rauque surpuissance, une espèce de cri permanent qui semble toujours sur le point de s’arracher les cordes vocales. C’est du Rod Stewart passé au papier de verre, du Bon Scott qui aurait avalé un mégaphone. Sur « Too Much Ain’t Enough Love », il décolle littéralement, et le morceau devient le single phare de l’album. Le titre, plus tard, sera repris par Joe Bonamassa, Barnes lui-même reprenant le micro. Preuve qu’une bonne chanson, ça ne meurt jamais.
Triomphe au pays, accueil poli au royaume du dollar
Alors, le braquage a-t-il fonctionné ? Réponse en deux temps. En Australie, c’est un carton phénoménal. « Freight Train Heart » se hisse numéro un et y reste scotché plusieurs semaines, et le disque sera certifié multi-platine dans un pays qui comptait à peine seize millions d’habitants. Autant dire que chez les kangourous, Barnes était carrément un dieu vivant. Les singles s’enchaînent et la machine tourne à plein régime.
Aux États-Unis, en revanche, la fête est nettement plus discrète. L’album peine à se faire une place dans le bas du Billboard 200. Tout ça pour ça ? Toute cette débauche de talents made in USA, Journey, Desmond Child, le Power Station, et l’Amérique répond par un haussement d’épaules poli. La cruelle ironie de l’industrie : tu peux aligner les meilleurs faiseurs de tubes de la planète, le public américain reste un client capricieux qui n’achète que ce qu’il veut bien acheter.
Le verdict : un monument bancal qu’on adore quand même
Faut-il pleurer sur cette demi-conquête ? Surtout pas. « Freight Train Heart » reste un sacré morceau de hard rock FM, daté jusqu’au bout des synthés mais traversé par une énergie que les productions aseptisées de l’époque n’avaient pas toujours. C’est l’album d’un type qui voulait tout, qui a presque tout eu, et qui n’a jamais renié sa gueule de voyou du pub rock pour autant. Le grand public américain est passé à côté, tant pis pour lui. Les Australiens, eux, ont compris que leur Jimmy national venait de leur livrer un classique électrique, un disque de chanteur qui chante comme on se bat. Quarante ans plus tard, « Too Much Ain’t Enough Love » tabasse toujours autant, et c’est bien là l’essentiel. Trop n’est jamais assez, le titre disait déjà tout. Voilà un homme qui aura passé sa carrière à le prouver, micro en main et poumons en feu.
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