1988 Album

Starfish

par The CHURCH

4,0

Sydney, capitale secrète de la galaxie

Il y a des disques qui sentent la transpiration des clubs et d’autres qui sentent la poussière d’étoiles. « Starfish », cinquième album des Australiens de THE CHURCH paru en février 1988, appartient clairement à la deuxième catégorie. Imaginez quatre types de Sydney, menés par le bassiste-chanteur Steve Kilbey (une voix de croque-mort romantique, le genre de mec qui vous raconte la fin du monde en murmurant), flanqué des guitaristes Marty Willson-Piper et Peter Koppes plus le batteur Richard Ploog. Une bande de rêveurs néo-psychédéliques qui passaient leur temps à empiler des guitares scintillantes pendant que le reste de la planète gominait ses cheveux et branchait des synthés clinquants. En 1988, autant vous dire que ces gars-là jouaient à contre-courant. Et c’est précisément pour ça qu’on les aime.

Le truc, c’est que THE CHURCH traînait déjà une réputation de groupe culte depuis le début des années 80, ce statut maudit du combo adoré par trois cents initiés et ignoré par tout le monde. Le jangle, les douze cordes qui carillonnent comme un dimanche matin brumeux, l’atmosphère vaporeuse héritée des Byrds passés au filtre australien : tout ça, c’était leur marque de fabrique. Mais la gloire, la vraie, celle qui remplit les comptes en banque et les stades, leur filait entre les doigts. Alors ils ont décidé de tenter le grand saut.

Direction Los Angeles, le pari américain

En 1987, le groupe boucle ses valises et débarque à Los Angeles, au studio The Complex, avec une idée fixe en tête : percer en Amérique. Pour ça, ils s’offrent les services de deux producteurs aguerris, Waddy Wachtel et Greg Ladanyi, des vétérans rompus au son californien clinquant. Sur le papier, ça ressemble à un mariage contre nature : des poètes brumeux de l’hémisphère sud confiés à des pros du calibrage radio FM. On pouvait redouter le carnage, le rêve australien aseptisé à la sauce hollywoodienne. Erreur. Le résultat est somptueux.

« Starfish » parvient à ce miracle d’être à la fois propre et envoûtant, accessible et mystérieux. Les guitares gardent leur halo de mélancolie, la production gagne en clarté sans perdre une once de magie. Et puis il y a ce climat général, cette ambiance rêveuse et crépusculaire qui flotte sur tout le disque comme une brume sur un lac. C’est de la pop psychédélique pour insomniaques élégants. Les Américains, qui n’attendaient strictement rien de ces inconnus, n’ont rien vu venir.

« Under the Milky Way », le tube tombé du ciel

Parlons-en, du missile. « Under the Milky Way », écrit par Steve Kilbey avec sa compagne de l’époque Karin Jansson, est de ces chansons qui ne devaient strictement rien faire et qui finissent par traverser les décennies. Kilbey lui-même n’y croyait pas une seconde. Il a résumé l’affaire avec un détachement délicieux : « It’s an accidental song I accidentally wrote. » Traduction : une chanson accidentelle qu’il a accidentellement écrite. Voilà comment on accouche d’un classique sans le faire exprès, mes amis.

Le morceau est une merveille d’onirisme suspendu. Une mélodie qui plane, une voix qui vous prend par la main, et surtout CE solo. Vous savez, ce passage qui ressemble à une cornemuse jouée par un fantôme écossais. En réalité, aucune cornemuse dans l’histoire : c’est un EBow promené sur une guitare, le tout passé à la moulinette d’un Synclavier, qui produit ce son hybride évoquant une bagpipe synthétique. Du bricolage de génie. Le genre de trouvaille qu’on n’invente qu’en cherchant autre chose.

Résultat des courses : le single grimpe jusqu’à la 24e place du Billboard Hot 100 et carrément à la 2e du classement Mainstream Rock. L’album « Starfish » décroche le disque d’or aux États-Unis. Pour un groupe qu’on cataloguait poliment dans la case « culte », c’est un triomphe inattendu. Le hic, c’est qu’ils ne rééditeront jamais l’exploit outre-Atlantique : « Under the Milky Way » restera leur seul véritable hit américain, ce genre de coup de foudre commercial qui ne frappe qu’une fois.

Et la chanson, elle, ne s’est jamais éteinte. Elle a infusé la culture pop avec une obstination de braise. On la retrouve sur la bande-son du film culte « Donnie Darko » en 2001, où son spleen cosmique épouse à merveille l’étrangeté du long-métrage. Elle a été reprise par Sia, par bien d’autres artistes venus puiser à cette source intarissable. Kilbey, beau joueur, n’a jamais boudé son plaisir.

Au-delà du tube, un album qui tient debout

Réduire « Starfish » à son hit planétaire serait une faute de goût impardonnable. Car le disque déborde de pépites. « Destination », qui ouvre le bal et fut lui aussi exploité en single, balance d’entrée la couleur : guitares en cascade, montée hypnotique, urgence contenue. C’est une déclaration d’intention, un type qui vous attrape par le col dès la première seconde pour vous emmener dans son trip. « Reptile », deuxième extrait, dégaine un riff plus mordant, plus rampant (le titre ne ment pas), prouvant que ces rêveurs savaient aussi montrer les crocs quand l’envie les prenait.

Le reste de l’album déroule la même alchimie : des textures de guitares à douze cordes qui brillent comme des constellations, une mélancolie qui ne tombe jamais dans la déprime poisseuse, une élégance permanente. La critique ne s’y est pas trompée. AllMusic salua un disque qui prépara la percée méritée du groupe aux États-Unis, et les chroniques furent largement enthousiastes. Le consensus, pour une fois, avait du goût.

Près de quarante ans plus tard, « Starfish » n’a pas pris une ride. Mieux : il a gagné en patine, comme ces vieux vinyles qu’on ressort un soir d’automne quand le ciel est dégagé. C’est l’album d’un groupe qui a touché les étoiles une fois, le temps d’une chanson accidentelle, et qui a transformé cet accident en éternité. Sous la Voie lactée, finalement, tout le monde se ressemble. Mais peu de disques savent vous le murmurer aussi joliment. Mettez-le, fermez les yeux, et laissez les guitares vous emporter. Vous me remercierez au petit matin.

La note des passionnés

4,0 /5

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