The The, Mind Bomb : Matt Johnson part en croisade
Après une décennie passée à tout contrôler seul, à empiler les pistes dans la solitude de son studio, Matt Johnson décide en 1989 de transformer The The en véritable groupe. Le déclic a un nom prestigieux, Johnny Marr. Le guitariste vient de saborder les Smiths, et il débarque chez Johnson avec sa science des arpèges scintillants et son envie de jouer. Cette rencontre va donner « Mind Bomb », l’album le plus ambitieux, le plus charnel et le plus coléreux de la carrière de The The.
Le titre annonce la couleur. Une bombe mentale, une charge posée sous les certitudes du monde. Johnson, observateur lucide et inquiet de la fin des années quatre-vingt, regarde monter les intégrismes, les guerres de religion, les tensions politiques, et il en fait la matière de ses chansons. Loin de la pop d’évasion, « Mind Bomb » est un disque qui pense, qui doute, qui s’emporte, porté par une production ample et caverneuse signée Warne Livesey et Johnson lui-même.
Armageddon et chansons d’amour
Le morceau le plus saisissant s’appelle « Armageddon Days Are Here (Again) ». Sur un groove implacable, Johnson lance ses flèches contre les fanatismes de tous bords avec une formule restée célèbre, l’idée que si le messie revenait il serait abattu sur-le-champ. Le ton est polémique, presque prophétique, et la guitare de Marr y déploie des traînées de feu. Ailleurs, « The Beat(en) Generation » offre un single plus immédiat, refrain accrocheur et critique sociale, qui devient un succès radiophonique sans rien renier de son propos.
Mais « Mind Bomb » sait aussi se faire tendre et trouble. Sur « Kingdom of Rain », Johnson convie une invitée de marque, Sinéad O’Connor, dont la voix écorchée dialogue avec la sienne dans une ballade pluvieuse et sensuelle, l’un des sommets du disque. La chanteuse irlandaise, alors en pleine ascension, apporte une fragilité bouleversante à ce duo amer sur les amours qui s’effondrent. Le contraste entre la colère politique et l’intime blessé fait toute la richesse de l’album.
La patte de Johnny Marr
L’apport de Johnny Marr ne se limite pas à quelques solos. Le guitariste irrigue tout le disque de ses textures, de ses harmonies, de ce sens unique de l’espace sonore qui avait fait la grandeur des Smiths. Avec Johnson, il trouve un terrain plus sombre, plus dense, plus électrique aussi. Les rythmes se font lents et envoûtants, les nappes s’épaississent, et la voix grave de Johnson, à la fois chaude et menaçante, s’y coule comme dans une lave.
Il faut aussi saluer la section rythmique, avec le batteur David Palmer et le bassiste James Eller, qui donne au groupe une assise solide et organique. The The cesse d’être un projet de studio pour devenir une formation capable de défendre ces chansons sur scène, ce qu’elle fera lors d’une tournée restée dans les mémoires. La pochette elle-même, austère et symbolique, annonce le sérieux du propos.
Un disque de son temps
Pour comprendre la force de « Mind Bomb », il faut se replonger dans l’atmosphère de la fin des années quatre-vingt. Le mur de Berlin vacille, les blocs idéologiques se fissurent, et partout dans le monde les fanatismes religieux relèvent la tête. Matt Johnson, observateur anxieux de cette époque charnière, capte ces secousses sismiques et les transforme en chansons. Son écriture, dense et imagée, mêle l’intime au politique, le doute existentiel à la fureur prophétique, dans une langue d’une rare puissance évocatrice.
L’autre grand atout du disque, c’est la métamorphose qu’il opère sur la musique de The The. Là où les précédents albums, comme l’excellent « Infected », reposaient sur des programmations et des arrangements de studio, « Mind Bomb » respire la chair et le sang d’un vrai groupe qui joue ensemble dans une pièce. Cette dimension organique, on la doit largement à Johnny Marr, mais aussi à la complicité nouvelle entre des musiciens qui se nourrissent les uns les autres. Le son y gagne en chaleur, en relief, en humanité.
Anecdote savoureuse, la collaboration avec Johnny Marr fut si fructueuse que le guitariste resta plusieurs années au sein de The The, participant aussi à l’album suivant, « Dusk ». Pour un homme qui venait de quitter l’un des groupes les plus vénérés de l’histoire du rock anglais, ce choix en disait long sur l’estime qu’il portait à Matt Johnson. Deux songwriters obsessionnels, deux perfectionnistes, qui trouvèrent l’un dans l’autre un partenaire à leur mesure.
Trente ans plus tard, « Mind Bomb » n’a rien perdu de son actualité, ce qui en dit long sur la justesse de vue de Matt Johnson. Les guerres saintes qu’il dénonçait n’ont pas cessé, et ses chansons résonnent comme des avertissements toujours valables. Ambitieux, grave, traversé d’éclairs de beauté, ce disque reste l’un des grands oubliés de la fin des années quatre-vingt, l’oeuvre d’un songwriter qui n’a jamais voulu plaire facilement et qui, pour cette fois, s’était entouré d’un complice de génie.
Plus de The THE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration


