XTC en 1986 : trois excentriques anglais qui refusaient de monter sur scène
Imaginez le tableau. Au milieu des années 80, pendant que les synthés clinquants et les coupes mulet règnent en maîtres sur MTV, trois types de Swindon, trou perdu industriel du Wiltshire, fabriquent dans leur coin l’un des plus beaux disques pop de la décennie. Andy Partridge, cerveau hyperactif et trouillard notoire de la scène (il avait carrément arrêté les tournées après des crises de panique terribles), et Colin Moulding, le bassiste-songwriter discret qui pond des merveilles l’air de rien. XTC, c’est ça : des artisans de génie, des maniaques du studio, des gars qui n’auront jamais eu le succès qu’ils méritaient. Et leur chef-d’oeuvre, c’est « Skylarking », sorti en octobre 1986. Un disque conçu comme une journée d’été qui glisse vers l’automne, le cycle des saisons calqué sur le cycle de la vie : la jeunesse insouciante, l’amour, le mariage, les gosses, la mort. Rien que ça. Un concept-album bucolique en pleine ère du fric et du clinquant. Le courage absolu.
Todd Rundgren, le rottweiler de Woodstock
Sauf que pour accoucher d’un bijou pareil, il a fallu en baver. Et là, mes amis, accrochez-vous, parce que la production de « Skylarking » reste l’une des plus belles foires d’empoigne de l’histoire du rock. Aux manettes : Todd Rundgren, génie multi-instrumentiste américain, producteur surdoué et caractère de cochon. Le label voulait quelqu’un capable de discipliner ces Anglais brouillons. Bien vu. Trop bien vu, même.
Rundgren a pris le pouvoir d’emblée. Il a reçu les démos, choisi tout seul les titres qui resteraient, décidé du séquençage, imposé le concept des saisons. Une dictature éclairée, en somme. Partridge, control freak de première, n’a évidemment pas supporté qu’un autre control freak lui marche dessus. Les sessions à Woodstock, dans le studio de Rundgren, ont viré au pugilat permanent : engueulades sur les patterns de batterie, sur les choix de chansons, sur tout. Le guitariste qualifiera plus tard Rundgren de tyran. Et le miracle, c’est que de cette guerre est sorti un disque d’une douceur et d’une cohérence bluffantes. Comme quoi.
« Dear God » : la chanson maudite qui a tout fait basculer
Voici le rebondissement qui ferait passer un scénario hollywoodien pour un documentaire. La chanson la plus célèbre de XTC, celle qui leur a ouvert l’Amérique, ne figurait même pas sur le disque au départ. « Dear God », lettre furibarde et agnostique adressée au Tout-Puissant, où Partridge engueule Dieu pour la misère du monde et finit par douter de son existence même, faisait peur à tout le monde. Le label a flippé, et Partridge, pris de doute, l’a d’abord fait virer de l’album. Reléguée en face B du single « Grass », la voilà la chanson, planquée comme une honte.
Sauf que les DJ des radios universitaires américaines ont retourné le disque. Ils ont préféré la face B. Et là, boum : « Dear God » devient un phénomène, une polémique nationale, le titre qui ouvre enfin les portes des USA à XTC. Au point que le morceau finit par être réintégré dans l’album. Comble de l’ironie : la chanson qu’on voulait planquer est devenue leur plus gros hit. Détail qui tue : le couplet d’ouverture est chanté par une enfant, dont la petite voix qui interpelle Dieu rend le morceau aussi déchirant qu’incendiaire. Aux States, la chanson a même provoqué la colère des dévots. Une simple chanson pop. Magnifique.
Un disque qui coule comme un fleuve : « Grass », « Earn Enough for Us » et compagnie
Mais ne réduisons pas « Skylarking » à son scandale. Ce serait une injure. Le disque est une merveille d’orfèvrerie, une suite quasi orchestrale où les morceaux s’enchaînent presque sans rupture, portés par les arrangements luxuriants et baroques de Rundgren (oui, le tyran a aussi du génie, il faut bien lui reconnaître). Ça démarre par le bourdonnement des insectes d’été et ça vous embarque pour un voyage pastoral en technicolor.
Écoutez « Grass », signé Moulding : un hymne à l’amour qu’on fait dans l’herbe, frais, malicieux, irrésistible. Écoutez « Earn Enough for Us », où Partridge résume toute l’angoisse du jeune couple fauché qui veut juste gagner de quoi vivre, une pop song désespérée déguisée en tube guilleret. Il y a là un sens de la mélodie qui ferait pâlir McCartney, des harmonies à tomber, une production qui respire le miel et la lumière. C’est du psychédélisme champêtre, du Beatles période « Revolver » revisité par des intellos anglais des eighties. Et ça tient debout du premier au dernier sillon.
Le triomphe à retardement d’un chef-d’oeuvre boudé
Voilà le plus beau dans cette histoire. À sa sortie, « Skylarking » n’a pas mis le feu aux charts. Partridge lui-même a longtemps détesté le disque, traumatisé par les conflits, dégoûté par un mixage qu’il jugeait raté (il a fallu attendre une réédition de 2010, avec inversion de polarité, pour qu’il s’en réconcilie). Mais le temps, ce grand juge, a fait son office. Aujourd’hui, ce disque est unanimement considéré comme le sommet de la discographie XTC, l’un des albums pop les plus aboutis des années 80, un classique culte vénéré par tous ceux qui savent.
C’est ça, la beauté de « Skylarking » : un album né dans la douleur et les cris, méprisé un temps par son propre créateur, et qui finit par s’imposer comme une évidence absolue. La preuve qu’un chef-d’oeuvre se moque pas mal des conditions de sa naissance. Si vous ne connaissez pas ce disque, foncez. Posez l’aiguille sur le sillon, laissez les insectes bourdonner, et laissez-vous porter par cet été éternel signé par trois génies de Swindon qui n’ont jamais eu droit à la une qu’ils méritaient. Justice, enfin.
Plus de XTC
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration



