More Songs About Buildings and Food
par TALKING HEADS
Les Talking Heads avaient surpris le monde avec leur premier album en 1977, avec un son qui combinait la nervosité du punk new-yorkais, l’influence du funk afro-américain et une sensibilité intellectuelle et visuelle qui n’appartenait à aucune autre formation rock de l’époque. Pour leur deuxième album, ils ont choisi Brian Eno comme producteur, et cette décision a transformé quelque chose qui était déjà remarquable en quelque chose d’entièrement original. « More Songs About Buildings and Food », sorti en juillet 1978, est l’album qui a pleinement réalisé les possibilités ouvertes par leurs débuts.
La collaboration avec Brian Eno n’est pas celle d’un producteur qui impose sa vision à un groupe : c’est un vrai échange entre des musiciens qui partagent des curiosités et des intentions similaires. Eno avait travaillé avec Bowie sur les albums berlinois, et ce qu’il avait appris là sur la façon de penser le son comme un environnement plutôt que comme un simple accompagnement à la chanson s’est appliqué directement à sa façon de travailler avec les Talking Heads. Les deux parties se sont mutuellement enrichies, et l’album porte les traces de cette fécondité.
David Byrne est l’un des personnages les plus singuliers du rock américain de la fin des années soixante-dix. Né en Écosse et élevé à Baltimore, guitariste et chanteur d’une sensibilité visuelle et intellectuelle rare, il a développé avec les Talking Heads une façon d’habiter une chanson qui n’appartient qu’à lui. Sa voix, tendue et légèrement hésitante, comme si les mots arrivaient avant que le chanteur soit tout à fait sûr de vouloir les dire, crée une anxiété productive dans chaque chanson du groupe.
La reprise de « Take Me to the River » d’Al Green est la chanson la plus commercialement visible de l’album et l’une des meilleures reprises de la période. Byrne et les Talking Heads prennent ce classique de la soul sudiste américaine et le transforment entièrement : plus tendu, plus nerveux, avec un groove qui dit le funk blanc new-yorkais plutôt que la soul de Memphis. Le résultat n’est pas une imitation mais une transformation, et c’est ce qui fait que cette reprise a une existence propre indépendante de la chanson originale.
Tina Weymouth à la basse est l’élément le plus distinctif du son rythmique des Talking Heads. Son jeu, influencé par le funk afro-américain et le reggae jamaïcain, crée des lignes qui sont des mélodies indépendantes plutôt que de simples fondations harmoniques. Sur « More Songs About Buildings and Food », Eno et le groupe ont travaillé à mettre encore plus en valeur cette dimension mélodique de la basse, créant des textures rythmiques d’une richesse et d’une complexité qui n’existaient pas sur le premier album.
Chris Frantz à la batterie joue avec la précision d’un musicien qui a entièrement assimilé la tradition funk mais qui l’applique dans un contexte rock. Sa façon de placer les accents, d’utiliser les silence et les espaces comme éléments musicaux à part entière, dit l’influence de James Brown et de Sly Stone filtrée par une sensibilité punk new-yorkaise qui préfère la tension à la décontraction.
Jerry Harrison à la guitare apporte une dimension harmonique et mélodique qui complète le jeu rythmique de Byrne. Les deux guitaristes créent ensemble un espace sonore plus riche et plus complexe que ce que l’un ou l’autre pourrait produire seul, et cette complémentarité est l’une des forces structurelles du groupe.
« Found a Job », « Artists Only », « The Good Thing » : les compositions originales de l’album montrent un groupe qui a trouvé sa propre voix et qui l’explore avec curiosité et confiance. Les textes de Byrne, qui traitent des situations ordinaires avec une légère distorsion qui les rend étranges et révélatrices, sont parmi les plus originaux du rock de l’époque.
« More Songs About Buildings and Food » est l’album qui a établi les Talking Heads comme l’un des groupes les plus importants et les plus influents de la scène rock internationale. Il a montré que le rock pouvait être à la fois intellectuellement sophistiqué et physiquement engageant, que la musique de danse et la musique de réflexion n’étaient pas des catégories mutuellement exclusives. Cette démonstration a ouvert des possibilités que des dizaines de groupes ont explorées dans les années suivantes.
La collaboration entre les Talking Heads et Brian Eno a produit trois albums entre 1978 et 1980 : « More Songs About Buildings and Food », « Fear of Music » et « Remain in Light ». Cette trilogie est l’une des plus importantes du rock et de la musique populaire de la période, une séquence d’albums dont chacun va plus loin que le précédent dans l’exploration des possibilités musicales que le groupe et son producteur cherchaient ensemble. « Remain in Light » en 1980, qui intégrait les rythmes afro-polyrhythmiques dans un contexte rock, est souvent considéré comme l’apogée de cette collaboration. Mais tout a commencé avec « More Songs About Buildings and Food » et sa décision de confier à Eno les clés d’un son qui pouvait aller n’importe où. Cette décision, prise au moment où beaucoup de groupes post-punk cherchaient à définir leur territoire, a ouvert à Talking Heads un espace musical qui les distinguait de tous leurs contemporains.
Plus de TALKING HEADS
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration






