En sortant leur album à pochette noire, les Talking Heads distillent une ambiance oppressante et fiévreuse. L’album scelle aussi le début d’une collaboration avec Brian Eno qui va élargir leur palette sonore vers des territoires ethniques et expérimentaux.
Providence, New York et l’intelligence du corps
Les Talking Heads se forment à la Rhode Island School of Design en 1974. David Byrne (chant, guitare), Tina Weymouth (basse), Chris Frantz (batterie) et Jerry Harrison (guitare, claviers) arrivent à New York et s’inscrivent dans la scène du CBGB aux côtés de Television, Patti Smith et les Ramones. Mais dès leur premier album (1977), ils se distinguent : leur musique est plus intellectuelle, plus angulaire, moins instinctive.
Brian Eno, qui a entendu leur deuxième album « More Songs About Buildings and Food » (1978), propose de travailler avec eux. Cette collaboration transforme les Talking Heads : Eno les encourage à explorer les percussions africaines, les structures répétitives du minimalisme américain, et les textures sonores qu’il développe parallèlement avec Bowie dans la trilogie berlinoise.
I Zimbra et l’Afrique
« I Zimbra » ouvre l’album avec des percussions africaines et un texte fondé sur un poème dadaïste de Hugo Ball (« Gadji beri bimba »). La combinaison est inattendue et immédiatement convaincante : les rythmes qui viennent du continent africain, le chant de Byrne qui semble mi-transe mi-déclamation, et la guitare de Harrison qui joue en contrepoint discret. C’est une musique qui danse en semblant ne pas vouloir danser.
« Life During Wartime » est une chanson d’urgence, avec une ligne de basse de Weymouth qui pulse de façon irrépressible et un Byrne qui imagine une vie clandestine. C’est une des chansons les plus intenses et les plus physiques que le groupe ait enregistrées.
Heaven et la douceur inattendue
« Heaven » est la chanson la plus surprenante de l’album : une ballade douce, presque paisible, qui décrit un lieu où la même chanson est jouée encore et encore, et où personne ne s’en lasse. C’est à la fois une description du paradis et une métaphore de la musique répétitive minimaliste que le groupe explore sur cet album.
« Fear of Music » préfigure le chef-d’oeuvre qui suivra, « Remain in Light » (1980), construit entièrement sur des rythmes africains et des textures Eno. La trajectoire des Talking Heads est l’une des plus cohérentes et des plus fascinantes du rock américain de la fin des années 70 : chaque album va plus loin que le précédent, dans la même direction.
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