Marquee Moon, TELEVISION (1977) : la grammaire de la guitare réécrite
Il y a des albums qui changent la façon dont une génération entière de musiciens pense à son instrument. Marquee Moon, premier album de Television sorti en février 1977 chez Elektra Records, est l’un de ces disques rares qui redéfinissent ce que la guitare rock peut être et faire. Tom Verlaine et Richard Lloyd forment l’un des duos de guitares les plus originaux de toute l’histoire du rock : leurs parties entrelacées, leurs mélodies qui se répondent, leurs structures harmoniques qui appartiennent autant au jazz qu’au rock créent une texture sonore qui n’a aucun précédent direct.
Tom Verlaine : l’architecte du son
Tom Verlaine (de son vrai nom Thomas Miller, nom de scène emprunté au poète symboliste français Paul Verlaine) est l’une des personnalités artistiques les plus distinctives de toute la scène du CBGB. Sa façon de chanter – aiguë, légèrement hors du monde, avec une qualité presque extraterrestre – est immédiatement reconnaissable et ne ressemble à rien d’autre dans la musique rock de l’époque.
Comme guitariste, Verlaine développe un style mélodique très particulier : des lignes qui tournent autour d’une note sans jamais vraiment s’y poser, des phrasings qui ont la logique interne du jazz mais l’urgence du rock. Il a écouté les guitaristes de jazz – Django Reinhardt, Grant Green – avec autant d’attention qu’il a écouté les guitaristes rock. Cette synthèse inhabituelle est au coeur de son originalité.
La chanson titre : dix minutes suspendues
« Marquee Moon » dure dix minutes et six secondes. Elle commence de façon modeste – un motif de guitare répétitif – et se construit progressivement vers un climax qui est l’un des moments les plus électrisants de toute la discographie de l’époque. Vers la septième minute, Verlaine joue un solo qui semble défier la gravité : il monte, tourne, se suspend dans un aigu impossible, redescend. C’est l’un des solos de guitare les plus analysés et les plus célébrés de toute la musique rock.
Richard Lloyd, le second guitariste, tisse sa partie autour de celle de Verlaine avec une cohérence qui témoigne d’une compréhension musicale profonde entre les deux hommes. Ils ne jouent pas l’un au-dessus de l’autre. Ils jouent ensemble, dans un dialogue permanent où chaque phrase répond à la précédente.
La section rythmique comme architecture
Fred Smith à la basse et Billy Ficca à la batterie forment une section rythmique d’une précision et d’une inventivité qui correspondent parfaitement à l’ambition des guitares. Smith joue des lignes de basse mélodiques qui ont une logique propre, indépendante des autres instruments mais parfaitement intégrées dans la texture harmonique globale. Ficca développe un jeu de batterie qui doit plus au jazz qu’au rock dans sa façon d’utiliser les cymbales comme éléments mélodiques.
Andy Johns, qui a enregistré des albums de Rolling Stones et de Led Zeppelin, produit l’album avec une netteté qui laisse entendre chaque détail de ces arrangements complexes. Sa décision de ne pas surproduire – de laisser les guitares s’entendre telles qu’elles sont – est la bonne décision.
Elevation et la face lumineuse
« Elevation » est peut-être la chanson la plus accessible de l’album, avec une mélodie plus directe et un groove qui se rapproche du rock traditionnel tout en maintenant la singularité du groupe. Verlaine chante avec une conviction particulière sur ce titre – on sent que le sentiment d’élévation décrit dans le texte est sincère, pas ironique.
Cette capacité à alterner entre les structures complexes de la chanson titre et la relative accessibilité de titres comme « Elevation » est l’un des atouts de l’album : il est plus divers qu’une écoute superficielle ne le laisserait croire. Il peut captiver un auditeur exigeant et séduire quelqu’un qui découvre le groupe.
L’influence durable
R.E.M., Interpol, The Strokes, Television a influencé des générations de guitaristes qui ont cherché dans leur discographie une façon de jouer qui dépasse les catégories établies. L’idée que deux guitaristes peuvent créer une conversation plutôt qu’un accompagnement, que la complexité harmonique et l’urgence physique peuvent coexister dans le rock – tout cela vient en grande partie de ce premier album de Television.
Marquee Moon continue de rayonner parce que les idées musicales qu’il contient sont inépuisables. Quarante ans après sa sortie, il sonne toujours comme quelque chose d’entièrement contemporain.
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