Pink Flag, WIRE (1977) : l’art du moins
En 1977, Wire accomplit quelque chose d’entièrement singulier dans le paysage du punk britannique : ils appliquent à ce genre une rigueur conceptuelle qui le transforme en exercice d’art contemporain. Pink Flag, sorti chez Harvest Records en novembre 1977, contient vingt et une chansons en trente-cinq minutes. Aucune ne dépasse deux minutes et demie, certaines n’atteignent pas une minute. Chaque titre est construit sur le principe de l’économie maximale : si une chanson peut exprimer ce qu’elle a à dire en cinquante secondes, l’allonger serait une erreur artistique.
La formation et le concept
Colin Newman (chant, guitare), Bruce Gilbert (guitare), Graham Lewis (basse) et Robert Gotobed (batterie) ont une formation artistique qui les distingue de la plupart de leurs contemporains punk. Ils pensent en termes de structures et de concepts, informés par le minimalisme en art visuel et en musique contemporaine. Cette approche intellectuelle ne retire rien à l’énergie physique de leur musique : elle lui donne une direction.
Le choix du minimalisme sur Pink Flag est donc un choix artistique conscient. Là où le punk traditionnel réduit le rock à ses éléments fondamentaux par instinct ou par nécessité technique, Wire le réduit par réflexion et par conviction esthétique. La différence est fondamentale.
Ex Lion Tamer : le modèle
« Ex Lion Tamer » est l’une des chansons les plus longues de l’album et l’une des plus accessibles. Le riff de guitare est hypnotique dans sa répétition, la voix de Newman est froide et distante d’une façon qui suggère une émotion contenue plutôt qu’une absence d’émotion. C’est l’une des façons particulières que Wire a de créer de la tension : celle qui ne se résout pas, qui reste suspendue, qui oblige l’auditeur à combler lui-même l’espace laissé ouvert.
Mike Thorne, qui produit l’album, a la clairvoyance de comprendre que le son brut et direct est la solution juste pour ce groupe. La sobriété de la production est son plus grand atout : elle permet à chaque détail des arrangements de s’entendre clairement.
Field Day for the Sundays et la concision comme style
Certaines chansons de l’album ont la concision et la précision des aphorismes littéraires. « Field Day for the Sundays » dure vingt-huit secondes et n’en a pas besoin de plus. « Three Girl Rhumba » dure cinquante-huit secondes et est complète. Cette économie forcée oblige à une clarté d’intention musicale que les chansons plus longues peuvent se permettre d’éviter.
Cette dimension légèrement humoristique et toujours oblique distingue Wire de beaucoup de leurs contemporains punk qui se prenaient très au sérieux. Wire prend la musique au sérieux sans se prendre trop au sérieux eux-mêmes.
L’influence sur tout ce qui vient
R.E.M., Elastica, Bloc Party, les Pixies, Pavement – tous ont cité Wire comme influence directe. L’idée que la structure et le concept peuvent être des outils musicaux aussi valides que le sentiment et l’énergie, que le rock peut être une forme d’art contemporain sans perdre son efficacité physique : tout cela vient en grande partie de Pink Flag. C’est l’un des albums les plus influents de toute la fin des années soixante-dix.
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