Cleveland, Ohio, 1978. Une ville industrielle en déclin, avec des aciéries qui ferment et des quartiers qui se vident. Dans ce contexte improbable, Pere Ubu enregistre « The Modern Dance », l’un des albums les plus radicaux et les plus importants du post-punk mondial. Le groupe, formé autour de David Thomas (aussi connu sous le nom de Crocus Behemoth) et de guitariste Tom Herman, avait développé depuis 1975 un son qui n’appartient à aucune catégorie préexistante : trop expérimental pour le rock ordinaire, trop ancré dans le rock pour la musique contemporaine classique, trop étrange pour le punk, trop énergique pour l’avant-garde.
David Thomas est l’un des personnages les plus singuliers du rock américain de la période. Sa voix, instable et dramatique, oscille entre le murmure et le cri, entre l’absurde et le sublime, entre la narration précise et l’exclamation incompréhensible. Il chante comme quelqu’un qui cherche les mots en même temps qu’il les prononce, comme si la chanson était une chose vivante qui se développait en temps réel plutôt qu’un texte fixé à l’avance. Cette qualité d’improvisation, même quand elle est soigneusement construite, donne à chaque morceau une imprévisibilité qui maintient l’auditeur en état d’alerte.
« Non-Alignment Pact » est la chanson la plus directement accessible de l’album, celle qui a le refrain le plus net et la structure la plus conventionnelle. Mais même ici, quelque chose est décalé : les accords arrivent là où on ne les attend pas, la voix de Thomas prend des chemins mélodiques inattendus, et le son de production capture quelque chose qui ressemble à un groupe jouant dans une usine vide plutôt que dans un studio conventionnel.
Allen Ravenstine aux synthétiseurs est l’autre élément distinctif du son de Pere Ubu. Ses sons électroniques, plus proches du bruit industriel et de la musique électro-acoustique que de la pop, créent des textures qui transforment le rock du groupe en quelque chose d’entièrement différent. Ces sons viennent d’un EML synthesizer, et Ravenstine les utilise comme un peintre utilise des couleurs inédites : pour créer des atmosphères que les instruments conventionnels ne pourraient pas produire.
« Street Waves » et « Laughing » montrent la capacité de Pere Ubu à passer d’un registre à l’autre dans un même album sans perdre la cohérence d’une vision globale. Le premier est plus tendu et plus rythmique, le second plus excentrique et plus libre. Les deux disent quelque chose sur la Cleveland de l’époque, sur la façon dont cette ville particulière voyait et entendait le monde.
« Modern Dance » qui clôt l’album est la déclaration finale la plus ambitieuse du groupe sur ce disque : une chanson qui accumule les textures et les intensités jusqu’à une conclusion qui n’est pas vraiment une résolution mais plutôt une ouverture vers quelque chose d’encore plus inconnu. C’est la façon dont Pere Ubu finit toujours : en ouvrant des portes plutôt qu’en les fermant.
La production de « The Modern Dance » est assurée par Pere Ubu eux-mêmes avec Ken Hamann, et elle dit le refus du groupe d’accepter les conventions du studio commercial. Le son est brut et immédiat, avec des imperfections qui sont des choix plutôt que des accidents. Cette crudité est parfaitement cohérente avec l’esthétique du groupe : la musique de Pere Ubu ne cherche pas à être agréable mais à être vraie.
L’influence de « The Modern Dance » sur le post-punk et l’art-rock des années suivantes est profonde. Les B-52s, Talking Heads, devo, et beaucoup d’autres groupes américains qui allaient définir l’art punk américain ont tous entendu Pere Ubu et en ont tiré des leçons. La façon dont Thomas et ses collaborateurs pensaient la relation entre la chanson pop et l’avant-garde a ouvert des possibilités que d’autres ont exploitées pendant des décennies.
Pere Ubu a continué à enregistrer et à performer pendant des décennies après « The Modern Dance », maintenant l’ambition artistique et la volonté d’explorer des territoires inconnus qui avaient caractérisé leurs débuts. David Thomas est resté la force créatrice centrale du groupe, entouré de collaborateurs changeants qui ont enrichi le son à chaque période. « Dub Housing » en 1978, « New Picnic Time » en 1979 : les albums qui ont immédiatement suivi « The Modern Dance » ont constitué une trilogie de référence du post-punk expérimental. L’hommage le plus sincère à Pere Ubu est peut-être la façon dont des groupes aussi différents que Pixies, Sonic Youth et PJ Harvey ont tous cité l’influence du groupe de Cleveland. Cette reconnaissance transversale, qui traverse les genres et les générations, dit mieux que n’importe quelle analyse l’importance durable de « The Modern Dance » dans l’histoire de la musique populaire.
Cleveland, dans les années soixante-dix, était une ville qui avait développé une scène artistique d’avant-garde remarquablement productive pour une métropole industrielle en déclin. Pere Ubu, Devo (de la ville voisine d’Akron), les Electric Eels, les Mirrors : une constellation d’artistes qui ont défini une façon américaine d’être post-punk bien avant que le terme existe. Ce contexte local, souvent négligé dans les histoires du punk et du post-punk qui se concentrent sur New York et Los Angeles, est essentiel pour comprendre d’où vient « The Modern Dance » et ce qu’il représente.
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